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Techno Faerie
Sara Doke
Les Moutons électriques, Bibliothèque Voltaïque, beau-livre, 346 pages, janvier 2016, 21€

On connaît le mot célèbre attribué à Max Weber : « La mission de la science est de désenchanter le monde. » Une vérité qui expliquerait la disparition des fées à l’avènement de l’ère industrielle. Mais il s’en trouve pour souligner là une erreur de traduction : dans la pensée du sociologue allemand, c’est bel et bien « La mission de la science est de désensorceler le monde » qu’il fallait comprendre – ce qui n’est pas tout à fait pareil. Et si la vérité se situait entre les deux ? Et si l’ère industrielle n’avait repoussé les faes dans les profondeurs de l’inconscient collectif et dans le Sidhe, le fameux « pays sous la colline », que le temps pour la science de trouver ses marques, de devenir plus douce, plus discrète, plus acceptable ? Telle est l’hypothèse que fait Sara Doke : dans un monde où les technologies deviennent microscopiques, presque invisibles, c’est un nouvel espace de liberté qui s’ouvre pour les faes.



L’âge du fer a bien failli signer la fin des faes. Allergiques à tout ce qui contient du fer fondu, elles ont été obligées de se réfugier dans leur monde caché, le Sidhe, désigné sous forme poétique comme le « jardin sous la colline ». Des faes enchanteresses, mais aussi souvent cruelles, et qui malgré les difficultés n’ont jamais totalement cessé de jouer des tours pendables, comme échanger leurs propres nouveau-nés avec ceux des humains.

Pourtant, en ce début de second millénaire, deux phénomènes concomitants vont changer la donne. D’une part, certaines faes acquièrent une résistance nouvelle à ces matériaux grossiers : l’allergie au fer, peu à peu, s’atténue. D’autre part, l’évolution des technologies se faisant au profit d’autres matériaux, le monde des hommes s’enrichit de nouveaux interstices pour les faes : c’est ainsi qu’informagiennes, guérimages et ingémages peuvent apparaître, et selon les mécanismes classiques de la coévolution trouver place à la fois dans leur univers et dans celui des humains.

Un monde où la science devient omniprésente, invisible, et où chacun transporte en permanence sur lui plus de technologie que les générations précédentes n’en ont jamais rêvé : il était inévitable de retrouver dans « Techno Faerie » la citation fameuse d’Arthur C. Clarke relative à l’indiscernabilité de la science et de la magie. Au-delà de l’allergie aux matériaux, c’est avant tout parce que notre science est devenue indiscernable de la magie que les fées peuvent revenir.

Ce que Sara Doke met donc en scène, c’est la fin du cartésianisme à tout prix, de la rationalité triomphante. Mais il serait superficiel de conclure que la science a creusé sa propre tombe : bien au contraire a-t-elle ouvert de nouveaux horizons. En fusionnant avec l’enchantement, elle a permis de généraliser cette fameuse « suspension of disbelief » chère à l’auteur, cette suspension d’incrédulité qui, dans un futur proche, sera voie royale et autoroute pour le retour des faes. En s’affinant, les technologies ont donc permis une évolution nouvelle, mais qui ne sera pas la dernière : car si les fées sont incapables d’inventer quoi que ce soit, elles ont néanmoins le pouvoir d’améliorer encore les systèmes crées par les hommes. C’est ainsi que de nouvelles perspectives s’ouvriront, et qu’hommes et faes pourront prendre ensemble le chemin des étoiles.

C’est donc une originale histoire du futur que développe l’auteur, à travers une dizaine de chapitres dont certains ont déjà fait l’objet de publications sous forme de nouvelles. Une histoire du futur, qui, en raison de cette structure, ne pourra se comparer par son envergure aux classiques du genre comme celle d’Asimov, ou, pour rester dans le domaine français, aux « Gardiens d’Aleph-deux » de Colin Marchika. Ici, pas de recherche stricte de continuité, de rigueur, pas de volonté d’aborder toutes les facettes d’une évolution dont bon nombre d’aspects resteront dans l’ombre. Ces dix récits sont avant tout des étapes, des jalons, des étapes décisives ou symboliques entres lesquelles persistent des hiatus considérables qu’il appartiendra au lecteur de combler, ou plus exactement de rêver.

Un lecteur mis à contribution, donc, et dont nous ne gâcherons pas le plaisir en lui dévoilant un à un ces dix chapitres. Qu’il sache simplement, pour en avoir un avant-goût, qu’après un riche monologue introductif, il découvrira les aventures, agacements et effarements d’une jeune fae apprenant qu’elle est d’origine humaine, puis, en écho l’émerveillement d’un jeune humain d’origine féerique, adolescent à la dérive, mais amateur de Carroll, Resnick et Le Guin, et au nom hautement symbolique d’Arthur Passeur, lorsqu’il pénétrera dans le Sidhe. Le lecteur assistera, entre autres, à une fête féerique et cyberpunk, à l’étrange transsubstantiation d’arbres en livres, aux déboires d’un observateur humain éprouvant les plus grandes difficultés à résister à la bienveillance surnaturelle du Sidhe et à ne perdre tout esprit critique dans l’ivresse perpétuelle que procure la compagnie de fées , à l’élaboration, par un groupe radical écologiste de « fous idéalistes, concepteurs de chimères, rêveurs éclectiques » d’un « Projet Constitution », référendum mondiale et pirate rendu possible par le langage universel des fées, « entre télépathie et inconscient collectif wagnérien. »

Il y a dans « Techno Faerie », on le devine, une pointe de naïveté et de candeur, un mélange de rêve, d’idéalisme et de poésie qui refuse de prendre en compte la simple logique, l’âpreté de la « vraie vie », la constance avec laquelle les projets, les aspirations, les idéaux viennent se fracasser contre le mur du réel. Tout ceci vient par moments mettre à mal la fameuse « suspension d’incrédulité » – mais gardons à l’esprit que nous sommes dans un conte de fées. La tentative est belle et cela fait du bien d’y croire, ne serait-ce qu’un instant. Car le projet de l’auteur n’est, ni plus ni moins, que de réenchanter l’avenir. Avec « Techno Faerie », Sara Doke réenchante un futur mis à mal par les utopies qui déchantent, les tableaux noirs de la science-fiction, les post-apocalypses ténébreuses et les mille et une fins du monde.

Le choix d’écriture – narration au présent, style très contemporain et accessible à tous – semble éloigné des ambiances féériques, et cette prose pas toujours très fluide paraît au premier abord d’une tonalité plus « polar » que merveilleux. Pourtant, quelques petites erreurs grammaticales (« les sièges et les consoles sont minérals ») ou des utilisations lexicales discutables (« il exacerbe l’importance de Passeur pour la mission ») n’empêchent pas la magie de finir par fonctionner, et le lecteur appréciera quelques belles scènes de féérie, notamment l’ambiance d’une nef stellaire humano-féerique, un vaisseau spatial comme nul amateur de genre n’en a encore jamais vu.

À la partie narrative succède, sur environ cent cinquante pages et sur papier glacé, avec illustrations couleurs (du beau monde dont Philippe Caza et Nicolas Fructus, et des plumes que l’on voit plus souvent à la narration, comme David Calvo ou Emmanuelle Nuncq), une sorte de « systématique » des faes à la manière des anciens traités de sciences naturelles. Subdivisées en huit catégories (faes de végétal, faes domestiques, faes aquatiques, faes minérales et technologiques, faes de feu et de lumière, faes des mots, Belledames et Beauxmessieurs, et pour finir autres faes), ces créatures sont présentées sous forme de fiches synthétisant leurs principales caractéristiques. Taxonomie de l’improbable ou ethnographie du merveilleux, cette seconde partie à part entière décrit près d’une centaine de fées, et, tout comme la part narrative, établit une continuité entre un lointain passé et un présent revisité. Le lecteur, convié par ces matériaux non seulement à rêver, mais aussi à élaborer ses propres tableaux, ses propres fictions, y découvrira aspects, mœurs, goûts, affinités, détestations, régimes alimentaires, habitats et pouvoirs des faes, depuis celles dont tout un chacun a entendu parler jusqu’aux plus récentes et plus originales comme les travelines du monde informatique, en passant par les fées des mots, verbatines et scrivelles, sérielles et storielles.

Fort volume au format presque carré, dense et lourd, « Techno Faerie » s’inscrit donc à la fois dans les registres de la fiction, des traités et des beaux-livres. L’élégante couverture à rabats de Melchior Ascaride (hélas desservie, sur un paragraphe de sept lignes en quatrième de couverture, par deux spectaculaires fautes d’orthographe) vient, in fine, agrémenter cette œuvre originale qui tient à la fois de la fantasy et de la fantaisie.


Titre : Techno Faërie
Auteur : Sara Doke
Couverture : Melchior Ascaride
Frontispice : Laurent Miny
Illustrations intérieures : Amandine Labarre, Caza, Mandy, Anouk Verboomen, Patrick Larme, Philippe Jozelon, Sandrine Geston, Emmanuelle Nuncq, Franklin Booth, Zariel, Niolas fructus, Thierry Cardinet, Ellyum, JeamTag, Francis Malvesin, Michelle Bigot, Dorothy Lathrop, Zandr, David Calvo
Éditeur : Les Moutons électriques
Collection : La Bibliothèque Voltaïque
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages :346
Format (en cm) : 17,2 x 21
Dépôt légal : janvier 2016
ISBN : 9782361832339
Prix : 21 €



La Bibliothèque voltaïque sur la Yozone :
- « Dévoreur » de Stéphane Platteau
- « Véridienne » de Chloé Chevalier
- « Sovok » de Cédric Ferrand


Hilaire Alrune
7 janvier 2016






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