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Thrillers et religion : Philip Le Roy rattrapé par une actualité brûlante
Un entretien avec l’auteur de « La Porte du Messie » et de « L’Origine du Monde »

Cela fait plus d’une décennie maintenant qu’à travers ses thrillers Philip Le Roy s’intéresse aux religions et aux manipulations dont elles sont coutumières. En cette année d’hexagone ensanglanté par l’islamo-fascisme, peut-on dire que Philip Le Roy est rattrapé par l’actualité ou qu’il l’avait, d’une certaine manière, anticipée ? Rien n’est aussi simple et il faut garder à l’esprit que ce qui se passe, dans la réalité et dans la fiction, n’est qu’un soubresaut de plus dans une histoire multimillénaire. Sept questions à l’auteur, concernant ses thématiques favorites, ses manières d’aborder ses romans, ses influences littéraires et cinématographiques, et enfin ses projets.



Les religions sont une thématique particulièrement récurrente à travers vos romans, mais plus globalement ce sont toutes les formes de manipulation sur lesquelles vous attirez l’attention du lecteur. Des manipulations auxquelles la plupart se soumettent volontairement, par bêtise, par ennui, par manque d’idées, par absence de personnalité, mais dont l’impact est sans cesse multiplié par les technologies, notamment par la toile dans laquelle certains s’engluent plus qu’ils ne l’utilisent. De toute évidence, les manipulations ont devant elles un avenir de plus en plus radieux. Selon vous, la partie serait-elle déjà perdue ?

La manipulation me passionne, c’est la raison pour laquelle j’écris des thrillers dont elle l’un des ressorts, à tous les niveaux, tant thématique que dramatique. La manipulation est omniprésente dans nos sociétés où elle prend souvent la forme du conditionnement. Elle commence dès l’enfance avec l’éducation et s’exerce dans la politique, les médias, l’économie, la religion, la science. Elle vise à transformer les masses en consommateurs ou en combattants. Hitler l’avait bien compris. Parvenu au pouvoir, il avait chargé Himmler de créer une cellule d’étude des grands textes sacrés comme la Bible, le Coran, les mythes Nordiques, la mythologie égyptienne. Les nazis se sont appropriés les recettes qui avaient fait leurs preuves depuis des siècles pour endoctriner les peuples, réveiller leurs instincts guerriers, leur donner une espérance. Himmler jugeait ainsi que le Coran fabriquait les meilleurs soldats. C’est ce que j’explique dans « La Porte du Messie  ». Comment la manipulation d’un texte religieux datant du septième siècle a eu autant d’impact au cours de l’histoire jusqu’à nos jours !
Dans « L’Origine du monde  », Simon se rend compte qu’il a été manipulé lui aussi toute sa vie pour servir une cause qu’il n’avait pas choisie. Quant aux personnages qui entourent Sabbah, ils ne sont pas tous ce qu’ils prétendent être. Le roman dénonce également la manipulation du texte originel de la Genèse par les copistes hébreux qui voulurent statuer sur la supériorité des hommes par rapport aux femmes.
Est-ce que la partie est perdue ? Oui. Claironner la vérité n’est plus audible dans un monde noyé sous les bla-bla. Il y a deux façons de combattre la vérité : l’interdire par la censure ou la recouvrir par les bavardages des imbéciles. La seconde étant la plus efficace.

Avec « La Brigade des fous », dont trois volumes sont déjà parus chez Rageot, vous vous adressez à un jeune lectorat. Au-delà de l’aspect sur-vitaminé des aventures de ces adolescents, tous profondément différents, certains mêmes malades sur le plan, mental, on lit plus d’un appel à l’acceptation de l’autre, à la tolérance. Quels grand autres messages essayez-vous de faire passer à travers ces aventures ?

L’adolescence est le moment délicat où l’on va entrer en possession d’un monde légué par ceux qui nous ont précédés. Même si l’état des lieux n’est pas brillant, les adolescents sont peu critiques. Car ils ont été éduqués pour s’insérer dans la société. J’ai donc créé des jeunes héros asociaux et non conformes aux normes sociétales, capables de porter un regard sans concession sur le monde des adultes. Au-delà de la différence et de la solidarité qui sont ici érigées en valeurs cardinales, et qui font la force des 6 jeunes héros, les missions consistent à réparer l’environnement et à aller à contre courant de ce qu’on essaye de nous inculquer. Les lecteurs y découvriront par exemple la nécessité de protéger les requins ou d’interdire l’exploitation du gaz de schiste. « La Brigade des fous » est une série qui me permet de construire des passerelles entre le monde des adolescents et le monde des adultes auquel mes 6 jeunes « fous » ne vont pas se plier.

On lit de plus en plus, dans les littératures dites « de genre », des romans qui n’auraient jamais pu être écrits – ni, sans doute, publiés – avant l’émergence d’une culture du long métrage et de la série télévisée. Par exemple, les romans de James Wong n’auraient pu exister sans une génération de séries B (ou Z) mêlant épouvante et humour, et bien des thrillers, comme ceux de James Rollins, ont exactement la structure et les défauts des blockbusters, avec pyrotechnie et incohérences narratives. Dans vos thrillers, souvent très américains, on sent les influences de cette cinétique de l’image. Considérez-vous vos influences comme purement cinématographiques, ou vous sentez-vous redevable également à des auteurs de (mauvais) genres, ou de littérature générale ?

Les influences cinématographiques sont indéniablement présentes, car lorsque j’écris tous mes sens sont en alerte. Je visualise les scènes, je colle une bande-son adaptée au contexte, j’utilise tout ce qui facilite la plongée du lecteur dans mon univers et permet à celui-ci de vivre au plus prés les sensations des personnages. En revanche, j’ambitionne à chaque fois de produire un ouvrage littéraire, pas un scénario. Si les techniques que j’emploie sont souvent cinématographiques (flash-back, cliffhangers, montage, bande-son, dialogues, actions spectaculaires), j’exploite également les possibilités offertes par la littérature : style d’écriture très personnel, exploitation de thèmes non conventionnels, recours à la poésie, à la philosophie, à l’introspection, à une pensée profonde, choix de la complexité et surtout une liberté d’expression absolue sans que l’on soit limité par la censure ou par un budget (d’où la difficulté d’adapter mes œuvres au cinéma !). Mes influences sont donc aussi bien Alfred Hitchcock et Steven Spielberg que Jules Verne, René Barjavel ou Philip K. Dick.

Votre roman « Evana » 4 pouvait être considéré comme une ode au cinéma. Pourtant, dans vos romans, dans vos entretiens, vous manquez rarement une occasion de dénoncer ce qui nous détourne de l’essentiel, ce qui nous aliène au réel. Le cinéma, s’il est aussi une forme d’art, est sans doute celle qui conditionne le plus aux stéréotypes, à la pensée unique, à la pacotille, et l’un des tous meilleurs vecteurs des sociétés omni mercantiles contre lesquelles vous vous insurgez. Comment faire le grand écart entre ces multiples aspects, au sein d’un vecteur qui accumule qualités et travers ?

« Evana 4  » est un hommage au grand cinéma d’autrefois, magnifiquement écrit, celui d’ Hitchcock, de Mankiewicz, de Polanski. Malheureusement, le septième art est de plus en plus riche en termes techniques et de plus en plus pauvre du point de vue narratif. La plupart des films contemporains sont de belles coquilles vides qui contribuent à l’abêtissement de la population. Il n’y a plus d’histoires, de sens, de vision. Les scénaristes ont déserté le cinéma pour les séries télévisées où ils ont acquis le pouvoir de développer de vrais récits. Il n’y a pas d’équivalent de « The Killing », « Homeland », « True Detective » ou « Sense 8 » au cinéma. Mais ce néant artistique ne doit pas occulter les quelques cinéastes qui s’évertuent à filmer de bonnes histoires, David Fincher et Chris Nolan, pour citer deux des meilleurs. Je fais donc le grand écart entre le passé flamboyant d’un septième art dont je suis nostalgique et les cinéastes résistant au rouleau compresseur du marketing et de la finance qui ont dénaturé Hollywood.

Dans les domaines du roman noir, du policier, du thriller, il devient difficile de créer un enquêteur marquant, mémorable, original. Avec Nathan Love, héros de « La Dernière Frontière » et du « Dernier Testament » (Grand Prix de Littérature policière 2005), vous avez créé un personnage « bigger than life », aux aptitudes mentales extraordinaires, avec des dons de divination et quasiment d’auto résurrection – qui était bien entendu amusant dans un contexte théologique, mais, pour certains lecteurs, cassait la logique du crédible. Avec le recul, quel regard portez-vous sur ce héros ? Pensez-vous le remettre en selle un jour ?

Nathan Love est un personnage hors du commun, difficilement crédible ou du moins compréhensible pour un esprit occidental. Je voulais construire un héros venu d’ailleurs, que l’on n’avait jamais vu auparavant. Pour cela, il m’a fallu peaufiner une véritable biographie et passer autant de temps sur ce personnage que sur l’intrigue. « Le Dernier testament » a ainsi nécessité trois années de travail. Je vous garantis qu’ailleurs, sur d’autres continents, il existe des personnes qui possèdent des aptitudes et une clairvoyance similaires à celles de mon héros. Nathan Love m’a permis d’introduire dans mes récits et dans les esprits cartésiens des lecteurs, un peu des cultures zen et amérindienne que celui-ci a hérité de ses parents. Je voulais aussi sortir les arts martiaux de la caricature et montrer qu’ils sont un véritable style de vie et de pensée. Un tel personnage me permettait en outre de solutionner les intrigues complexes du «  Dernier Testament », de « La Dernière Arme » et de « La Dernière Frontière ». Nathan Love raisonne différemment de nous et voit ce que nous ne voyons pas. On en revient à la manipulation. Celle des 6 pouvoirs que je traite dans ma trilogie : politique, religieux, économique, scientifique, militaire et médiatique. Nathan Love lui même a été manipulé par les hautes instances du pouvoir pour enquêter, car au départ il se moquait de sauver un monde qu’il jugeait déjà parfait ou d’arrêter des coupables qu’il jugeait insignifiants. Un tel personnage n’est crédible pour le coup que s’il agit peu de fois. Il est l’antithèse du commissaire Maigret. A la fin de la trilogie, quand il choisit par amour d’être récupéré par le système et de redevenir un agent au service des autorités, il ne m’intéresse plus. On m’a proposé de continuer la série avec lui, mais j’ai refusé. Nathan Love a été recyclé par le système et a perdu ses capacités exceptionnelles. Mais il a trouvé la femme de sa vie. Comme dans les contes, il va probablement se marier, avoir des enfants et exercer son métier d’agent fédéral. Fin de l’histoire.

Avec « La Porte du Messie », puis « L’Origine du Monde », vous avez introduit un certain floutage, très borgésien dans sa démarche, de la ligne de démarcation entre réel et fiction. Une manière de faire comprendre que vos romans sont avant tout ancrés dans la réalité, ou au contraire une volonté, un peu littéraire, de brouiller les pistes ?

J’écris des romans. Il s’agit donc de fictions où l’imaginaire a une place primordiale. Comme ce sont des thrillers, il faut proposer au lecteur une menace. Plus la menace est forte, plus ce sera efficace. Je choisis donc de construire mes récits sur un enjeu réel. Dans mes romans, la menace est palpable, et si possible méconnue du grand public pour que l’effet de surprise soit maximum. Les pistes sont brouillées mais seulement dans le monde qui nous entoure. Mon rôle va être de démêler le vrai du faux en envoyant mes personnages fictifs enquêter sur cette réalité brouillée. Cela nécessite d’étudier sérieusement le dessous des choses qui ne sont pas ce que nous croyons. J’essaye donc de ne pas agiter un épouvantail inconsistant. Cela ne m’intéresse pas d’inventer un énième Hannibal Lecter ou d’imaginer une catastrophe fantaisiste. Quand j’ai enquêté avec le théologien Guillaume Hervieux sur les vraies origines du Coran, sur l’identité de ses vrais auteurs, sur la façon dont les califes ont manipulé l’histoire et sur la menace que cela représente aujourd’hui, je me sentais dans la peau d’un pionnier détenteur d’un trésor. Un trésor explosif certes, mais qui valait la peine que je le partage avec les lecteurs. La bombe a d’ailleurs a explosé trois semaines après la sortie du livre en mai 2014, si l’on en juge les événements qui ont suivi. Même chose pour « L’Origine du monde » où je dénonce la manière dont les copistes ont truqué une séquence essentielle du code génétique de l’humanité, au détriment des femmes. En fait, mes univers sont des univers à la Mad Max ou à la Matrix, mais où les méchants existent vraiment. Je veux que lorsque le lecteur a refermé mon livre, la menace soit encore là.

« L’Origine du Monde » est une suite, non une fin. On devine que le filon théologique n’est pas épuisé. Jusqu’où comptez-vous aller avec vos héros Sabbah et Simon ? Avez-vous d’autres projets ?

« L’Origine du monde » est un tout et « La Porte du messie » en est l’un des éléments. Les deux romans se renvoient l’un à l’autre. Le lecteur n’est pas obligé d’en respecter la chronologie. En deux livres, j’ai réglé le compte des religions, j’ai rétabli deux vérités touchant à leur essence même afin de saper leurs récupérations belliqueuses. Je n’ai rien à dire de plus sur le sujet pour l’instant, à moins que l’on ne m’apporte la preuve d’une nouvelle supercherie religieuse majeure. La fin de « L’Origine du monde » reste ouverte : une deuxième Genèse est possible. A l’humanité de l’écrire.
Je travaille actuellement sur un tout autre sujet, un thriller toujours, avec Marilyn Monroe comme héroïne. Elle est menacée par la mafia, le FBI, la CIA, les Kennedy, Fidel Castro, Sinatra, son psychiatre, ses fans, bref, la moitié de la planète. Marylin tient un journal. Cinquante ans après sa mort on retrouve à coté d’un cadavre calciné un carnet à moitié brûlé qui semble être écrit de sa main. Sous le vernis de l’Amérique des années soixante, il y a des choses pas belles à voir. Je vais vous raconter ça. Apprêtez-vous à découvrir une nouvelle manipulation !

Philip Le Roy sur la Yozone :

- « L’Origine du Monde »
- « La Porte du Messie »
- « Evana 4 »
- « La Brigade des fous, 1 : Blackzone »
- « La Brigade des fous, 2 : Red Code »
- « La Brigade des fous, 3 : White Shadow »


Hilaire Alrune
5 décembre 2015






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