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Premier (Le)
Nadia Coste
Scrineo, roman (France), fantastique historique, 311 pages, avril 2015, 16,90 €

Néolithique. Urr, grand chasseur, fort et puissant, va accomplir la chasse à l’auroch rituelle qui fera de lui un homme et lui permettra de prendre femme. Vaïn, son cadet chétif, souffre de son ombre écrasante et jalouse ce frère bientôt uni à une très belle femme. De sombres sentiments couvent dans le cœur de Vaïn : jalousie, envie... La chasse de son frère tourne mal : sous le coup d’une malédiction, l’aîné tue son cadet malingre qui lui nuit depuis trop longtemps.



Toutes mes excuses, mais je vais raconter le début du roman, qui couvre le premier tiers du livre. Et même peut-être la fin. Sautez à la conclusion pour en apprendre le moins possible. Ou mieux, faites-moi confiance aveuglément, lisez directement « Le Premier ». C’est excellent, très bien écrit, inventif, cela renouvelle le genre, c’est intelligent... J’ai du mal à y trouver des défauts.
Vous êtes toujours là ? Bon, tant pis pour vous.

Donc...
Le corps de Vaïn dérive dans le courant d’une rivière. Là, entre des sangsues et les remous, Vaïn revient mystérieusement à la vie. Mais une vie étrange, nocturne... Décidé à rentrer en homme au village pour y confondre son frère, Vaïn, détenteur d’une force nouvelle, parvient à tuer un auroch. Coiffé de son trophée auquel il manque une corne, une infirmité qui fait écho à les propres handicaps, il rentre chez lui.
Au village, les choses ont changé, et la vengeance de Vaïn tombe à l’eau. La malédiction de son frère a de lourdes conséquences, et le jeune homme comprend alors pourquoi il est revenu à la vie : pour corriger cela, en tuant son frère et sa progéniture maudite. Commence alors une longue traque, car Urr est charmeur et sa semence féconde. Vaïn réalise peu à peu que sa quête prendra plus qu’une vie d’homme, et que le repos ne lui sera accordé qu’ensuite.
Voilà donc résumées très rapidement, et sans la profondeur ni la psychologie des mots de Nadia Coste, les 100 premières pages de ce roman qui refonde les mythes du vampire et du loup-garou, sans que ces mots soient jamais écrits de tout le livre.

C’est une histoire de vengeance, une traque. Mais c’est aussi une quête initiatique pour Vaïn, à qui le clan n’a pas donné le statut d’adulte mais qui, pour sa mission, doit revêtir les atours d’un chaman. Au début de sa longue vie il va souffrir de son apparence fragile et juvénile, rappel permanent de cette enfance non soldée.

Si sa nouvelle force et sa foi en sa mission donnée par la Nature le font avancer, Vaïn s’interroge peu à peu sur lui-même. Résolu à la solitude - ou presque, puisque Qu’une Corne, son trophée, lui parle et fait office de conscience - il traverse le temps, peinant à se faire aux changements. Il devient sa propre légende tandis que la traque se poursuit. Nadia Coste place sa première expérience de transmission de son fardeau dans une Antiquité mal définie, ces fameux Âges Sombres qui ont la vie dure mais qui pour le coup conviennent parfaitement. Confronté à la folie et l’ambition des hommes, Vaïn révèle une nouvelle fois sa naïveté toute post-adolescente que l’absence de vie en communauté, au contact d’autres, n’a jamais effacée. Si l’épisode sera riche en savoirs sur lui-même et son état, l’apprentissage sera douloureux et le confortera dans sa solitude.

La dernière partie, en laissant davantage de place à sa dernière proie, nous laisse davantage appréhender ce droit à la vie qui germe malgré tout sous le crâne d’auroch. La résolution de Vaïn vacille parfois mais tient bon. De son côté, la dernière descendante de son frère lutte pour sa vie et celle de sa portée. Consciente de la malédiction qu’elle porte, elle cherche à s’en laver pour vivre, elle veut elle aussi que cette traque cesse. Une sorcière lui a conseillé un remède. Sera-t-il efficace ? Délivrera-t-il sa progéniture du mal ? Mais ses sentiments de future mère (et de louve) n’aident pas... L’affrontement final sera terrible, entre ces deux êtres et ces deux volontés décidées à aller jusqu’au bout.
Si certains auront senti venir l’épilogue, il n’en demeure pas moins savoureux.

Il y a à peu près tout dans « Le Premier ». Dépouillé de tous les codes sociaux modernes, le mythe du vampire prend une dimension tragique sous le clavier de Nadia Coste. Par ce refus (pour elle) et cette incapacité (pour Vaïn) de nommer cet état (je ne dirais pas « ce mal » car ce n’est pas ainsi que le personnage le voit), par cette mission que Vaïn se donne, cette immortalité fragile prend un sens. Pas une seconde Vaïn ne s’envisage comme un prédateur de cette espèce à laquelle il a appartenu et estime toujours appartenir. Il n’est pas d’une autre race, il a été investi de capacités exceptionnelles par la Nature pour corriger un défaut non-naturel, une aberration qui ne devrait être, dans son esprit d’homme du Néolithique. Il s’agit d’un acte de foi. Avec le temps, s’il se prend au jeu du pseudo-chamane, et qu’il en profite, il n’en abuse pas. Les tentations, les déviances viendront des hommes.
Le contraste est flagrant avec Urr. L’aîné cherche à répandre sa malédiction, le cadet répugne non pas à partager ses pouvoirs, mais son fardeau, quand bien même il lui pèse et qu’il espère sa délivrance proche... Le temps semble dépourvu d’importance, il ne retrouvera sa saveur que dans les derniers jours, lorsqu’une échappatoire à cette éternelle errance se dessine nettement, pour la première fois, le ramenant à une humanité imparfaite qui lui coûtera cher.

Une dernière fois, si le thème nous permet d’envisager comment les choses peuvent tourner à court terme, le contrepied du mythe est tel que, doublé du motif de la construction de l’adulte, « Le Premier » est un régal de la première à la dernière page, qui trouve un parfait écrin chez Scrineo, s’adressant à un public de 14 ans à...
Les plus jeunes peuvent découvrir Nadia Coste avec « Ascenseur pour le futur », chez Syros, un excellent exercice de voyage temporel.


Titre : Le Premier
Auteur : Nadia Coste
Couverture : Aurélien Police
Éditeur : Scrineo
Collection : Jeunesse et jeunes adultes
Site Internet : fiche du roman
Pages : 311
Format (en cm) : 21 x 13,5 x 2,3
Dépôt légal : avril 2015
ISBN : 9782367402833
Prix : 16,90 €



Nicolas Soffray
14 novembre 2015






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