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Le Thé
Frédéric Tiphagne
Honoré Champion, collection Les Mots, essai, 141 pages, octobre 2015, 9,90€

Si le thé parle aux amateurs de littérature de l’imaginaire, c’est peut-être avant tout en raison des mésaventures vécues par le protagoniste de « Thé vert », mémorable nouvelle due à Joseph Sheridan le Fanu – plus connu comme auteur de « Carmilla », l’un des tout premiers romans de la veine vampirique. Mais le thé, c’est aussi la boisson de l’Angleterre victorienne, celle que l’on boit dans ces clubs où, les uns après les autres, de très respectable personnes narrent chacune à leur tour de terrifiantes rencontres avec des spectres. Même si ces gentlemen, il est vrai boivent parfois du nettement plus raide, le thé reste emblématique d’une époque, d’une ambiance, d’un raffinement qui demeurent très littéraires. En savoir plus au sujet du thé dans les lettres, voilà ce que propose Frédéric Tiphagne avec ce petit livre qui devrait attirer plus d’un amateur.



Tout commence par une fable fantastique. On raconte que Bouddha avait fait le vœu de ne plus dormir. Ayant cédé à l’assoupissement, il se trancha les paupières et les enterra. Alors, les paupières prirent racine et produisirent le théier, dont les feuilles avaient la propriété de tenir éveillé.

C’est dont à travers le lexique, mais aussi à travers l’histoire millénaire du thé que nous emmène Frédéric Tiphagne tout au long de ce petit volume. C’est ainsi qu’il s’intéresse non seulement à ses origines, mais aussi à la découverte de cette « panacée venue d’orient » au cours du grand siècle, à travers les premiers dictionnaires monolingues (Richelet en 1680, Furetière en 1690) ou le Dictionnaire des termes d’art et de sciences de Thomas Corneille, mais aussi à travers d’autres sources comme les écrits de marchands-droguistes. Un joli petit festival de citations savoureuses en raison des concepts anatomiques et physiopathologiques de l’époque. Dans le chapitre suivant, « Le Thé au siècle des lumières », apparaît un ton différent, plus scientifique : on est parfois dans le constat, l’observation scrupuleuse, mais il arrive encore que bien des vertus supposées soient considérées comme des vérités prouvées.

Changement de ton encore avec « Le thé dans le grand bouillonnement lexicographique du dix-neuvième siècle » Depuis les diverses éditions du « Dictionnaire de l’Académie » aux plus récents Robert et Larousse, en passant par l’éphémère « Dictionnaire national » de Bescherelle, le « Dictionnaire analogique de la langue française » de Prudence Boissière, et, pour le vaste registre des falsifications du thé, par le« Dictionnaire encyclopédique et biographique de l’industrie et des arts industriels » d’Eugène-Oscar Lami, Frédéric Tiphagne, propose une promenade à travers mythes et conceptions, et détails connus ou non quant aux différents types de thé. Car il faut aussi savoir être précis, et il devrait désormais être impossible de confondre, comme il l’expliquait dans le chapitre inaugural, le thé avec des boissons telles que tisanes, infusions et autres vulgaires « pisse-mémère ».

Dès lors, on peut quitter le registre ardu, mais aussi parfois fleuri et folklorique des anciens dictionnaires pour aborder « Le thé par les mots », plus utile à l’amateur contemporain, qui pourra désormais briller en société en sachant tout des différents types de théière (y compris les théières à mémoire), de l’usage du zhong, de la cérémonie du chanoyu, de la différence entre les thés verts que sont le matcha et la gyokuro. On regrettera qu’à travers ces lexiques ne soit pas mentionnée la tasséomancie ou tasséographie, technique millénaire de divination à partir de la position des feuilles de thé, qui permettent elles aussi de séduire l’assistance au cours de la cérémonie, mais on conviendra du fait que ce petit livre, limité à un peu plus de cent pages, ne peut pas avoir une vocation véritablement encyclopédique.

Dans le chapitre suivant, « Une infusion de citations », c’est à travers trois siècles littéraires (de Guy Patin en 1649 à Julia Kristeva en 1990) que l’on retrouve bien des auteurs classiques ou modernes : La Marquise de Sévigné, Etienne Pivert de Senancour, Théophile Gautier, Jules Verne, Marcel Proust, Antoine de Saint-Exupéry ou Pascal Quignard, pour n’en citer que quelques-uns. Des jugements souvent laudatifs, mais Frédéric Tiphagne a pris soin de classer ces citations par thématiques (« Une panacée », « De l’émerveillement et de l’étonnement », « So british », « L’Envoûtement du thé » …) et de réserver une petite place aux dégoûtés de cette boisson.

Retour à l’orient, pour finir, permettant de boucler la boucle avec « La Voie du thé » et « Les Mille voix du thé », taoïsme et zen, multiplicité et unicité d’une tradition planétaire. Un beau tour d’horizon, une jolie promenade à travers les mots et les siècles pour les amateurs de thé, d’histoire, ou tout simplement de lexicographie.

Notons enfin, pour les lecteurs dont les essais ne constitueraient pas l’aliment favori (ou pas la tasse de thé, écririons-nous avec quelque facilité), et qui souhaiteraient se consoler avec de la pure fiction, que – conjonction ou coïncidence – au moment précis où la collection « Les Mots » d’honoré Champion nous propose ce volume, les éditions Issekinicho font paraître un recueil de nouvelles intitulé - « Le Fantôme de la tasse de thé » : un récit inachevé de l’Irlandais japonisant Lafcadio Hearn réimaginé par Jean-Philippe Depotte, Jérôme Noirez et N.M. Zimmerman.

Titre : Le Thé
Auteur : Frédéric Tiphagne
Préface : Thierry Clermont
Couverture : Jean Pruvost
Éditeur : Honoré Champion
Collection : Les Mots
Site Internet : page essai (site éditeur)
Pages : 141
Format (en cm) : 10,5 x 17,5
Dépôt légal : octobre 2015
ISBN : 9782745330550
Prix : 9,90 €



Les éditions Honoré Champion sur la Yozone :

- « La Guitare »
- « Dictionnaire des animaux de la littérature française »


Hilaire Alrune
21 novembre 2015






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