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Passe-Miroir (La), tome 1 : Les Fiancés de l’Hiver
Christelle Dabos
Gallimard Jeunesse, roman (France), light fantasy, 517 pages, juin 2013, 18€

Le monde a été Déchiré, sur chaque arche vit une famille. Ophélie vit sur Anima, l’arche d’Artémis. Comme tous les habitants, tous membres d’une grande et même famille, elle a un don, une petite magie : elle est liseuse. D’un contact, elle peut lire la mémoire des objets et voir certains souvenirs qui leur sont associés. Alors qu’elle se destine à reprendre le musée de l’arche, les Doyennes lui trouvent un fiancé, un qu’elle ne peut refuser. Elle va devoir épouser Thorn, un grand et sombre échalas de l’arche du Nord. Accompagnée de sa tante, elle suit son fiancé mutique jusque sur ses terres, bien inhospitalières en comparaison d’Anima. Et la pauvre Ophélie n’a encore rien vu : si elle a grandi dans une « famille élargie », la cour de Farouk, l’esprit du Nord, est le lieu de tous les complots et toutes les rivalités pour accéder au pouvoir. Très vite, on fait comprendre à Ophélie qu’elle sera en danger permanent durant ses fiançailles... voire même après. Son talent de passer à travers les miroirs ne sera pas de trop pour s’en sortir.



En 2012, Gallimard Jeunesse lance un grand concours pour trouver le successeur éditorial d’Harry Potter. Plus de 1300 candidats, une seule élue : Christelle Dabos et le premier tome de « La Passe-Miroir ». L’Imaginaire français a de beaux jours devant lui avec une telle plume.

À peine le temps de faire connaissance avec Anima, l’auteure nous plonge, via son héroïne chagrine, devant le fait accompli : le mariage est inévitable, son avenir tout tracé est compromis, elle va devoir quitter le pays de sa jeunesse pour les terres barbares du Nord. Tenue à l’écart des décisions, la jeune fille, discrète et maladroite, nous fait découvrir son foyer tandis que le fiancé taciturne se présente. Le premier soulagement vient du fait qu’il semble aussi réticent à ces épousailles et qu’on ne lui a pas non plus laissé le choix. Il n’en demeure pas moins distant et froid.
À leur arrivée au Nord et à la la Citacielle, la citadelle aérienne qui abrite la cour de Farouk, il disparait presque aussitôt, laissant Ophélie et son chaperon aux bons soins de sa tante Berenilde, une beauté aussi fatale que mortelle, dans son palais rempli d’illusions.
C’est que les différents clans descendant de Farouk ont eux aussi des pouvoirs. Les Dragons, dont est issu Thorn (quoique c’est un peu compliqué), peuvent infliger coups et douleur par l’esprit. Cela fait d’eux de grands chasseurs mais aussi de dangereux adversaires. Leurs rivaux à la cour, les Mirages, tissent des illusions. C’est à eux qu’on doit le lustre de la Citacielle. Le troublant Archibald, l’Ambassadeur, qui croise la route d’Ophélie lors d’une escapade, lui confie également que ce qu’un Mirage voit, les autres le voient aussi...

Ophélie est donc entrée dans un jeu dont elle ne maîtrise pas les règles, les apprenant en même temps que nous. Après sa vie tranquille sur Anima, le Nord ressemble à une jungle cruelle où les forts domineront toujours les faibles. Pour Christelle Dabos, c’est l’occasion d’une critique sociale assez virulente : si Anima n’est pas une arche communiste, les valeurs de partage, de solidarité semblent prédominer. Au sein de cette grande famille, on devine certains pouvoirs officieux, et le matriarcat des Doyennes est sans appel. C’est néanmoins un pays de science, de sagesse où l’égalité prédomine. Rien à voir avec le Nord et ses castes, les familles rivales qui complotent, et surtout le peuple, non issu de la lignée de Farouk ou composé des branches déchues. Oui, car la noblesse (ou son équivalent) n’est pas une situation stable, et le châtiment est rude si on déplait à l’esprit de famille : rejoindre la foule silencieuse, qui fournit les bataillons de domestiques pour cette élite désœuvrée. Ophélie, obligée de rester incognito, est déguisée en domestique (et en garçon, qui plus est), et doit jouer son rôle auprès de Berenilde, qui y prend un malin plaisir.

Je n’ai pas trop évoqué la partie sentimentale. Ophélie n’aime pas Thorn, et dès le début la réciproque semble vrai. Pourtant, derrière sa froideur, dans une avarice de mots, Thorn lui fait comprendre qu’il tient à elle, un peu plus jour après jour. Comme tout membre de la Cour, ses paroles sont ambiguës, semblent lui coûter à prononcer, d’autant que son statut, Ophélie le réalise peu à peu, est également fragile, et que ce mariage pourrait le mettre en péril. La jeune femme mettra longtemps à comprendre quel bénéfice il compte en tirer, révélant alors la véritable nature des sentiments de Thorn...

Avec sa Citacielle signée Laurent Gapaillard en couverture, ce livre me faisait de l’œil depuis un moment. Comme de nombreuses perles littéraires, j’enrage de ne l’avoir lu plus tôt. Tout est là : fond, forme, densité, imaginaire foisonnant, fou et cohérent.
Erreur réparée, alors que le second volume, « Les Disparus du Clairdelune », que certains attendent depuis deux ans, sort à la fin du mois. Celui-là, je ne le laisserai pas prendre la poussière, vous pouvez compter sur moi.


Titre : Les Fiancés de l’Hiver
Série : La passe-miroir, tome 1
Auteur : Christelle Dabos
Couverture : Laurent Gapaillard
Éditeur : Gallimard Jeunesse
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 517
Format (en cm) : 22,5 x 15,5 x 4,2
Dépôt légal : juin 2013
ISBN : 9782070653768
Prix : 18 €



Nicolas Soffray
23 octobre 2015






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