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John meurt à la fin
David Wong
10-18, n°5013, traduit de l’anglais (États-Unis), fantastique halluciné, 590 pages, octobre 2016, 8,80€

David et John sont les meilleurs amis du monde. Ils travaillent tous deux pour une boutique de location de vidéos. Deux jeunes fondus de films, rien de plus banal. Ah, oui, ils sont aussi exorciseurs. Mais ça, c’est une autre histoire, beaucoup moins banale et nettement plus complexe. Et surtout totalement délirante.



Délirante ? Le terme est, comment dire, légèrement faible. C’est ce que ne tarde pas à comprendre Arnie, le journaliste ayant donné rencart à David, au restaurant « They China Food ! » dans la petite ville de Confidentiel, pour en faire un reportage. Le pigiste n’a manifestement pas peur, parce que ce que David commence à lui raconter est à tel point effarant que n’importe qui d’autre ne tarderait pas à s’enfuir sans demander son reste.

« Moi je suis un vieux catholique et je crois à l’enfer. Je crois qu’il n’y a pas que les violeurs et les meurtriers là-bas ; je crois qu’il y a des démons, des vers et des bestioles ignobles que vous ne pourriez pas identifier si vous les rencontriez. C’est le bac à graisse de l’univers. »

David Wong, il est vrai, ne fait pas précisément dans la dentelle. Le prologue d’une vingtaine de pages, extrait du journal intime du narrateur, mettrait à mal le champ lexical d’un psychiatre. Vingt pages de surenchère dans le plus pur style série B. L’existence des deux amis est bien au-delà de l’imaginable. Les aventures des Ghostbusters ? En comparaison, du banal et du réchauffé.

« Tu es capable de lire les pensées, d’arrêter le temps ou de réussir parfaitement la cuisson des pâtes. Tu peux voir les choses sombres qui divisent ce monde, celles qui sont toujours présentes et toujours cachées. »

Mais c’est qu’ils ne l’ont pas fait entièrement exprès, explique David à Arnie. C’est un coup de la sauce soja, une drogue dispensée lors d’une fête par un impensable rasta du nom de Robert Marley. Tous ceux qui en ont pris sont morts. Ou ont disparu. Ou finiront morts ou disparus. C’est le début d’une aventure échevelée où l’on rencontre, entre autre, des vers blancs, velus, volants, qui prennent possession des êtres humains. John et David finiront par s’en débarrasser au bout de deux cents pages dantesques, une aventure frénétique au terme de laquelle ils n’iront pas vraiment mieux. Parce que tous ceux qui seront capables de corroborer leurs dires auront été effacés de la surface de la planète, et, mieux encore, de la mémoire de leurs contemporains.

« Je pense que nous étions tous en train de nous demander ce qu’il y avait derrière le papier-peint fleuri que notre perception a toujours collé sur l’inconnu.  »

Le roman, toute l’histoire narrée par David auraient pu s’arrêter là. Mais – comme l’explique David à un journaliste qui de toute évidence n’a plus qu’une seule envie, détaler le plus vite possible avant que l’individu qui lui fait face, manifestement le plus ravagé de la planète, ne devienne agressif – tout ceci n’était que le début.

« C’était comme si quelqu’un avait récupéré les dépôts de tous les siphons du monde et les avait assemblés pour en faire une sculpture grande comme la statue de la liberté, avant de lui donner vie grâce à l’énergie psychotique qui anime une foule de lyncheurs. »

Et c’est reparti pour quatre cents pages de folie furieuse, de transformations immondes, d’extraterrestres épouvantables et de délires en tous sens. David et John re-sauvent le monde, mais en mieux, à la fois sur terre et dans une dimension parallèle. Au terme d’un festival de péripéties irracontables, ils feront la peau à une abomination lovecraftienne nommée Korrok et rentreront chez eux. Mais ça n’aura pas été de tout repos.

« Je réalisai que toutes les vies qui croisaient la mienne se terminaient en une horreur innommable. »

Faire parler une méduse volante avec un grille-pain, lutter à coups d’allume-cigare contre une limace géante qui se glisse sous votre chemise, se faire voler sa voiture par un golem constitué de cafards empilés les uns sur les autres, rien de plus habituel pour des gens comme David et John. Eux survivent, mais autour d’eux, ça meurt beaucoup. Leurs copines, leurs amis, les flics finissent tous peu ou prou, dans la grande tradition des série B, ou Z, à l’état de pulpe sanglante ou de taches infâmes sur le mobilier. Sauf Molly le chien, qui explose et revient à la vie, qui re-meurt et revient sans cesse.

Il y a, dans « John meurt à la fin », beaucoup d’humour adolescent, peut-être un peu trop, ce qui en lassera quelques-uns. Beaucoup d’humour potache, c’est vrai, mais aussi beaucoup d’inventivité et aussi de véritables trouvailles relevant de cet humour absurde et saugrenu que l’on qualifie de british, des trouvailles « nonsense » qui ne vont pas sans faire penser à un auteur britannique comme Jasper Fforde. Ainsi, par exemple, un impensable échange à deux temps différents par vidéo interposée, des coups de fil décalés dans le temps, et des souvenirs qui sont à la fois là et pas là. Sans compter – entre autres – les interrogations dickiennes sur la réalité, une poignée de questions métaphysiques, de jolis passages avec des ombres qui évoquent à la fois le cinéma d’épouvante et d’animation, et l’explication de la nature des ascenseurs irlandais.

Difficile, sinon impossible, d’être objectif avec ce roman, qui, dopé à la série B et aux effets spéciaux, jouant dès le départ le jeu de la surenchère, semble malgré tout tenir la distance, puis subit une baisse de régime sur la quatrième centaine de pages avant de retrouver sa pleine densité. Sans doute le récit souffre-t-il d’un déséquilibre entre une première partie limitée à deux cents pages et une seconde qui en fait le double, et qui aurait gagné à la fois à voir de plus fréquentes interventions du journaliste (qui opèrent comme des pauses rationnelles dans un océan de démence, tout du moins au début) et à être elle aussi ramassée. Il n’empêche : si ce roman n’est pas parfait, on peut sans peine augurer - si son auteur ne finit pas sous camisole de force ou traitement psychiatrique lourd - d’autres pages fracassantes, d’autre idées loufoques, avec, souhaitons-le, une meilleure maîtrise globale du récit. On suivra donc David Wong avec attention, ce qui ne devrait tarder puisque les éditions Super 8 viennent de traduire, sous le titre « Ce livre est plein d’araignées », la suite des aventures de nos deux amateurs de sauce soja aux bouleversantes et psychédéliques vertus.


Titre : John meurt à la fin (John Dies at the End, 2011)
Auteur : David Wong
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Charles Bonnot
Couverture : Mastaka / Getty Images / Michael A. Keller / Masterfile / IStock
Éditeur : 10-18 (édition originale : Super 8, 2014)
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 5013
Pages : 590
Format (en cm) : 11 x 18
Dépôt légal : octobre 2015
ISBN : 9782264063809
Prix : 8,80 €



Hilaire Alrune
5 novembre 2015






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