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Facteur (Le)
David Brin
Milady, traduit de l’anglais (États-Unis), science-fiction, 479 pages, septembre 2015, 8,20€

Les cinéphiles se souviennent du film « Postman » (1997), tiré du livre éponyme publié en langue originale en 1985. Un long métrage qui n’aura guère marqué les esprits, si ce n’est parce qu’il aura, juste après l’échec retentissant de « Waterworld », contribué à la chute de Kevin Costner, l’une des stars hollywoodiennes les plus en vue des années quatre-vingt-dix. Comme tant d’autres, le roman aura été relégué dans l’oubli en raison d’une adaptation qui n’aura pas trouvé son public. Trente ans après sa première parution en langue originale, et après plusieurs éditions françaises chez J’ai Lu (1987, 1989, 1992, 1998), les éditions Milady ont choisi de remettre à la disposition des lecteurs ce roman qui n’a pas vraiment vieilli.



« Trop souvent – alors qu’il approchait de la quarantaine, il lui arrivait encore de s’imaginer qu’il allait se réveiller dans le dortoir de la cité universitaire, là-bas, dans le Minnesota, et que toute la saleté, la mort, la folie se révéleraient n’être qu’un cauchemar, un monde parallèle qui n’avait jamais eu d’existence réelle. »

Dans une Amérique post-apocalyptique succédant à une guerre dont on ne sait pas grand-chose, Gordon Krantz, après avoir fait partie d’une troupe de soldats cherchant en vain à préserver un tant soit peu de civilisation au milieu des bandes armées, n’attend plus grand-chose de l’existence. Parti d’un Minnesota en proie à des retombées radioactives en direction d’une côté Pacifique que l’on en dit exempte, il survit tant bien que mal en faisant office de comédien dans des collectivités fragiles dans lesquelles il est accueilli. Un soir, détroussé par une bande de pillards, il trouve refuge pour la nuit dans une camionnette de facteur perdue au milieu des collines. Le facteur est mort et momifié depuis des années, mais son manteau est intact. Devant les impacts de balles, Krantz imagine que le facteur, mourant, est venu dissimuler là son courrier pour le soustraire à ses agresseurs. Avec le manteau, avec un sac de lettres, il reprend la route. L’habit faisant le moine, la comédie faisant partie de sa nature, il sera bientôt pris pour un véritable facteur et se prendra au jeu.

« Et, sous la visière, ces yeux bleus qui semblaient porter sur tout chose un regard critique et pénétrant rappelaient au président ceux des prophètes de l’Ancien Testament dont on lui avait montré les images au catéchisme, jadis, dans son enfance, bien avant la guerre du Jugement dernier. »

Tout part donc d’une erreur, d’un mythe, d’une fiction. Gordon va devenir facteur, se charger des courriers des uns et des autres dans les collectivités qu’il traverse. Un soir, pour se faire ouvrir les portes d’une collectivité réticente, il va se prétendre émissaire des États-Unis restaurés. Un embryon de gouvernement aurait-il donc fini par reprendre le dessus dans ces immenses territoires retournés à un état semi-féodal ? Krantz s’enfonce dans le mensonge, élabore de faux documents, et finit par parvenir à susciter le doute, puis l’espoir.

« Les gens de Creswell l’avaient averti du spectacle qui l’attendait, mais pénétrer dans une cité morte avait toujours quelque chose d’angoissant. Gordon descendit jusqu’au niveau des rues spectrales jonchées de verre brisé. Les vitres fracassées d’une autre époque y faisaient scintiller les trottoirs mouillés par la pluie. »

Au péril de sa vie, dans un futur sans technologie, sans information, où il arrive parvient à renouer des liens entre personnes qui avaient perdu tout espoir d’avoir un jour des nouvelles de leurs proches, Krantz essaie tant bien que mal de restaurer un soupçon de collaboration, de civilisation, comme si son mensonge pouvait se transformer en prophétie autocréatrice. Mais il n’est pas le seul à mentir, et les Holnistes, bandes de pillards sans foi ni loi cherchant à recréer un empire basé sur la force et la violence ravagent les communautés les unes après les autres.

« Peter fait allusion aux drapeaux qu’on a hissés partout dans les municipalités aux alentours. Tu sais, l’Old Glory ? La Bannière étoilée ? Faut sortir, Ed. »

Prisonnier de son propre mythe, de cette fiction qu’il a créé sur un coup de tête, tout autant qu’il est prisonnier du mythe historique des États-Unis et des illusions qui ont toujours été celles des Américains, Gordon n’a d’autre choix que de se plonger à corps perdu dans la lutte. Il découvrira bien d ‘autres menteurs, plus désespérés et plus dangereux que lui-même, bien d’autres folies, bien d’autres escroqueries au fil de ce roman qui paraît bien naïf dans ses premiers chapitres, mais ne tarde pas à emporter le lecteur.

« Ce sont les gens, et non la science, qui ont perdu le monde. »

En instillant à intervalles réguliers des éléments de science-fiction que l’on n’attendait plus dans un contexte qui semblait purement post-apocalyptique, en ne se contentant pas d’un manichéisme classique entre Amérique triomphante et barbarie, en revenant sur l’histoire des États-Unis, David Brin parvient au fil des pages à densifier son intrigue, sans jamais cesser d’enrichir et de nuancer son propos. C’est pourquoi « Le Facteur » n’a en définitive pas grand-chose à voir avec ces trop nombreuses caricatures que sont et qu’offrent bien des romans de la post-apocalypse, simples prétextes à mettre en scène des héros sans nuances face à des bandes de dégénérés. Les soubresauts, essais, erreurs, convictions, parfois aberrantes, les mensonges organisés, les errances politiques et échecs civilisationnels rencontrés dans ce récit sur un très bref laps de temps renvoient à l’évidence, citations et références aidant, aux convulsions de l’Histoire.

On l’aura compris : sous des aspects naïfs et idéalistes, et en mettant en scène toute une série de mensonges, de mythes, d’illusions – comme les États-Unis restaurés ou l’intelligence artificielle – «  Le Facteur  » ne propage pas, dans son propos, les naïvetés qui depuis longtemps bercent l’Amérique, mais au contraire les dénonce et les interroge. Une des habiletés de David Brin est d’offrir à son public, avec « Le Facteur  », un double niveau de lecture : les plus naïfs y liront une ode à l’Amérique et à ses valeurs – d’où, sans doute, l’intérêt que lui a porté l’industrie cinématographique – les autres y verront une série de doutes et d’interrogations quant à ses illusions les plus répandues. Ne serait-ce que pour cette qualité, « Le Facteur » méritait amplement cette nouvelle réédition.


Titre : Le Facteur (The Postman, 1985)
Auteur : David Brin
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Gérard Lebec
Couverture : Plainpicture / AWL
Éditeur : Milady (édition originale : J’ai Lu, 1987)
Collection : science-fiction
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 478
Format (en cm) : 11 x 18
Dépôt légal : septembre 2015
ISBN : 9782811215156
Prix : 8,20 €



Un peu de post-apocalypse sur la Yozone :

- « Extinction »
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Hilaire Alrune
19 décembre 2015






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