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Liseur du 6 h 27 (Le)
Jean-Paul Didierlaurent
Gallimard, Folio, n° 5981, roman, 192 pages, août 2015, 7€

On se souvient du « Pilon » de Paul Désalmand, publié par les éditions Quidam en 2006, qui, avec érudition et humour, parlait de la chaîne du livre et de l’abominable machine à détruire les invendus. Mais si Désalmand mettait en scène un livre et son destin, Jean-Paul Didierlaurent aborde son récit de manière plus classique, à travers une série de personnages atypiques et néanmoins crédibles qui donnent tout son sel au « Liseur du 6 h 27 ». Ce qui n’empêche nullement la terrifiante machine d’apparaître elle aussi comme un personnage à part entière.



Guylain Vignolles (que les bonnes âmes rebaptisent immuablement Vilain Guignol) est un type assez quelconque. Il navigue entre échec et survie, mène une existence banale et sans gloire, une de ces existences communes, partagées entre appartement minuscule, transports en communs et travail répétitif. Un travail comme il en existe tant, où l’on est soumis à des rythmes toujours croissants et à des contremaîtres infâmes.

Et pourtant, non. Tout n’est pas tout à fait si ordinaire. Parce que la machine sur laquelle officie Guylain Vignolles, machine qu’il déteste tout particulièrement, n’est autre qu’un monstre mécanique qui mâche, malaxe, déchire, dilacère, détrempe et pour finir réduit en pâte, en magma, en purée, en bouillie, les livres invendus. Une machine à détruire l’intellect dans laquelle d’autres ouvriers obtus, infâmes, patibulaires – et particulièrement bien croqués par l’auteur – prennent un malin plaisir à engouffrer les productions de l’esprit humain. Une machine qui, la nuit, comme animée par une volonté propre, massacre les rats qui s’aventurent dans ses entrailles. Une machine qui, déjà, a emporté les deux jambes d’un collègue et ami de Guylain Vignolles.

« Un alexandrin, c’est né pour toucher au but, à condition de bien le servir. Ne pas le délivrer comme de la vulgaire prose. Ça se débite debout.  »

Rien pour plaire, donc. Une sorte d’enfer sur terre, ou tout au moins de purgatoire, dans lequel il paraît bien difficile de voir pointer la lumière. Mais c’est sans compter sur l’esprit humain. À commencer par Yvon, le gardien, fou de vers de douze pieds, qu’ils soient classiques ou de son invention, hilarant personnage capable, à coups d’alexandrins, de faire reculer un camionneur en colère et le pousser à se réfugier terrorisé dans sa cabine. Mais Guylain Vignolles lui aussi est capable de susciter dans sa morne existence bien des éclaircies. C’est ainsi qu’il sauve chaque jour, de la voracité du pilon, au nez et à la barbe de son contremaître, ce qu’il se plaît à nommer ses « peaux vives », une dizaine de pages arrachées à la gueule du monstre qu’il fait sécher entre des buvards, puis lit à voix haute dans le train. Des fragments disparates qui fascinent à tel point les autres passagers qu’on l’invite bientôt à faire des lectures publiques.

« Il était le liseur, celui qui apportait la bonne parole. »

Il est difficile d’en révéler beaucoup plus sans gâcher le plaisir à venir du lecteur. Que l’on sache cependant qu’il y a aussi dans ce roman d’étranges obsessions, une dame-pipi qui, lasse d’attendre sans rien faire, écrit un roman sur son ordinateur, des personnages ignobles et beaucoup de gens charmants, l’inévitable rencontre amoureuse qui attend Guylain Vignolles, une belle amitié, une bien étrange supercherie, et d’autres choses encore.

À l’évidence conçu pour plaire, « Le Liseur du 6 h 27  » fait mouche et permet de passer un moment agréable. Léger comme ces chouquettes dont une des protagonistes fait l’éloge (et qu’elle déguste en des lieux assez inattendus), il s’avale lui aussi sans temps mort. Ses deux cents pages défilent avec leur lot de surprises, avec leurs touches de lumière. Les grincheux lui reprocheront peut-être ici et là quelques clichés, mais force est d’avouer que ceux-ci sont exploités avec un humour bienvenu. Jolie fable sur la lecture et sur ce que l’on peut construire malgré l’entropie perpétuelle symbolisée par le pilon, « Le Liseur du 6 h 27 » optimiste mais sans naïveté, prouve, par ses moments de grâce inattendus, que la magie peut naître à chaque instant du quotidien. Un quotidien que l’on aurait tort de considérer comme irrémédiablement prosaïque et gris et auquel il ne tient qu’à nous de donner des allures de conte de fées, où tout au moins plus poétiques et plus humaines. Et si nous ne sommes pas toujours capables de relever ce défi, il est clair que Jean-Paul Didierlaurent, avec ce premier roman, y est parvenu haut la main.


Titre : Le liseur du 6 h 27
Auteur : Jean-Paul Didierlaurent
Couverture : Getty images
Éditeur : Gallimard (édition originale : Au Diable Vauvert, 2014)
Collection : Folio
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 5981
Pages : 192
Format (en cm) : 11 x 18
Dépôt légal : août 2015
ISBN : 9782070461448
Prix : 7 €



Hilaire Alrune
21 septembre 2015






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