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Sense of Wonder : Symphonie pour Envers
SoFee L. Grey
Netscripteurs, Fantasy Aventures, roman (France), steampunk féérique, 333 pages, mars 2015, 15,50€

La petite cellule d’investigateurs psychantiques de la ville de Vélis est en ébullition. Le jeune et nouvel empereur a décidé la tenue d’une Exposition universelle dans la ville décrépite de Polsk. Y seront exposées et présentées les filles d’Envers, cet autre monde, féérique, magique, qui touche le nôtre avec une certaine porosité. Si les deux peuples ont vécu pacifiquement autrefois, ce n’est plus le cas : la plupart des créatures d’Envers chassent et se délectent des humains. Les réconcilier ne sera pas chose aisée.
Comme si cela ne suffisait pas, le chef de l’Église, le père Maurel, est tué lors d’un attentat signé des Fées lors d’un entretien avec l’ancien gouverneur de Polsk. Puis c’est la prison de Vélis qui est attaquée. Nageant en plein inconnu, les enquêteurs ne se doutent ni des enjeux ni de ce qui les attend...



Pour son nouveau roman, SoFee L. Grey s’éloigne de la fantasy des Prophets pour nous plonger en plein steampunk gothique et féérique. Du moins c’est ce qui semble, car très vite le tout prend une teinte d’horreur, les créatures d’Envers étant aussi cruelles qu’affamées.

A peine a-t-on pris connaissance avec les membres du groupe d’Investigateurs Psychantiques, les I.P., de Vélis, soit une poétesse, un dandy alcoolique, une femme de chambre et un mystérieux émigré, que les choses s’emballent : attentat, attaque surprise de la prison dont leur référent, le colonel Rowan, est responsable, embuscade autour de leur QG, une péniche spécialement adaptée pour les isoler des influence d’Envers.
Nos quatre I.P. reçoivent donc la mission de veiller au bon déroulement de l’Exposition. Mais face aux événements récents et aux informations contradictoires qui leur parviennent, ils ne savent pas trop sur quel pied danser. A Polsk, leur contact est une Créature d’Envers envoûtante et sans nul doute redoutable. Ils doivent également compter sur un clan gitan, le peuple nomade étant le dernier lien solide entre humains et fées.

Si nos héros sont là, ce n’est pas par hasard : la porosité des mondes donne parfois naissance à quelques mutations. Ils détiennent le Sens, une capacité à appréhender la magie féérique, à invoquer les Créatures ou à pressentir leur approche... Pouvoir bien malaisé à décrire comme à employer. Souillés par Envers, ils sont souvent mis au ban de la société humaine, et ont été recruté par l’Armée pour lutter contre les Fées, à armes moins inégales.

Une fois parvenus à Polsk, les choses se gâtent. Un complot semble ourdi contre l’Empereur, et les alliés d’autrefois pourraient devenir les ennemis de demain, et vice-versa. Et l’Exposition universelle pourrait tourner au cauchemar et, côté interactif des choses, au bain de sang.

Difficile de ranger « Sens of Wonder » dans une case, et c’est tant mieux. L’écriture très travaillée de SoFee L. Grey nous immerge dans un monde riche, sombre et chatoyant à la fois, de l’ambiance feutrée de la péniche aux atmosphères plus souvent poisseuses de Polsk ou du Seuil d’Envers. Il y a de l’aventure, de l’action, des explosions, des situations gênantes, des caractères bien trempés (la poétesse passant son temps à insulter le dandy alcoolique, et inversement -non, ils ne couchent pas ensemble à la fin), le tout dans un décor de steampunk bien employé, où magie et science coexistent sans se parler.

« Sense of Wonder » n’est pas facile à lire. Je jetterai sans doute la première pierre à la maquette, qui nous donne des pages très denses dans un corps plutôt petit. Si cela donne un ouvrage certainement moins cher à fabriquer (et donc à nous proposer : 15,50 €, c’est donné !), cela ralentit la lecture et on a l’impression de ne pas avancer. Pour moi qui l’ai lu dans de mauvaises conditions (la canicule estivale et une certaine fatigue lorsque vient l’heure de lire), se dire qu’on a lu seulement une dizaine de pages quand les yeux se ferment tout seuls est assez désespérant. Surtout lorsqu’on lit une scène minutieusement racontée, et que l’intrigue, du coup, n’évolue pas immédiatement. En même temps, ce n’est pas un livre à lire en plein jour sur sa chaise longue, loin de là. Il faut s’en imprégner, et en se sens, y aller lentement, prendre le temps de digérer chaque passage, chaque difficulté.

Pas facile à lire du tout. Nous avons à peine le temps de prendre nos marques sur cet univers, son organisation, sa proximité avec un autre monde, que les péripéties s’enchaînent, sans nous laisser le temps de souffler. Nous laissant, à dessein, presque aussi perdus que les protagonistes. Lorsque les choses semblent se calmer, on se déracine pour émigrer à Polsk, délaissant les ors et les cuivres de Vélis, juste entrevue, pour cette ancienne gloire du tissu désormais ville quasi morte, abandonnée à la fin du miracle économique. Et si l’action tambour battant est un atout, une autre grande qualité de « Sense of Wonder » vient de ses ambiances, glauques, poisseuses de l’extérieur, qui contrastent à merveille avec la patine luisante des intérieurs cossus. La couverture d’Olivier Sanfilippo donne parfaitement le ton.

Un texte dense, riche en sensations. Si on s’imprègne des ambiances, on se coule également dans la peau et les pensées des héros, notamment lorsque ceux-ci se perdent au Seuil d’Envers. Si le travail des corps n’est pas à négliger, avec la violence et la cruauté qui caractérisent les Fées, et quelques menus désagréments subis par nos héros, le psychisme est central, d’autant plus pour les I.P. à cheval entre deux mondes, deux races, deux civilisations. L’intrigue va bien entendu les pousser dans leurs retranchements : des passages très forts dont la lecture donne le frisson.

La seconde moitié du roman, lorsque les choses ont définitivement dérapé, sombre davantage dans la violence, physique et psychologique, balayant les éventuels résidus de légèreté qui subsistaient. Les chamailleries n’ont plus lieu d’être, c’est le compte à rebours final avant ce qu’on pressent comme un massacre assuré, qu’ils devront à tout prix, et l’expression est faible, empêcher.

Prenant et épuisant, multiforme et inclassable, « Sense of Wonder » est une nouvelle pépite chez les Netscripteurs, qui ravira le lecteur confirmé, avide de fond et de forme, et prêt à se laisser entraîner en terre inconnue.


Titre : Sense of Wonder : Symphonie pour Envers
Auteur : SoFee L. Grey
Couverture : Olivier Sanfilippo
Éditeur : Netscripteurs éditions
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 333
Format (en cm) : 20 x 13 x 2,5
Dépôt légal : mars 2015
ISBN : 9791091736039
Prix : 15,50 €



Nicolas Soffray
25 août 2015






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