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Fractale des raviolis (La)
Pierre Raufast
Gallimard, Folio, (roman (France), récit gigogne, 236 pages, septembre 2015, 7,50€

Une épouse abondamment trompée, et qui jusqu’à présent l’acceptait, finit par n’en plus pouvoir. Après une nouvelle incartade de son mari (« par inadvertance », explique-t-il), elle se décide enfin à s’en défaire. Radicalement, grâce à une dose de digitaline qu’elle glissera dans un sachet d’herbes elles-mêmes destinées à l’assaisonnement de raviolis meurtriers. Alors que le mari volage fait chauffer le plat fatal, la jeune femme se souvient. Entre ce moment et la toute première bouchée, ce sera, de fil en aiguille, une étonnante série d’histoires.



Un artiste capable de peindre des toiles sur lesquelles nul appareil photographique au monde ne serait capable de faire le point, un individu souffrant d’une rarissime anomalie congénitale ne permettant de voir que le rayonnement infra-rouge, un voyage à travers l’espace pour inverser le temps, un écrivain en quête d’inspiration rendu fou par les taupes, un gamin surdoué en stratégie tirant les troupes occidentales d’un mauvais pas en Irak, un test de Turing involontaire dans un futur hypothétique, le même gamin vieillissant retiré du monde à la manière du mathématicien Grothendieck, un avocat adepte de la diversion, la biographie d’un escroc durant la peste de 1720 : quels peuvent donc être les rapports entre tant d’éléments disparates ?

Ces rapports, pour qui lit « La Fractale des raviolis », apparaissent pourtant comme autant d’évidences. Enchaînements à la fois logiques et improbables, à la fois dramatiques et cocasses, à la fois farfelus et inexorables, ils permettent à Pierre Raufast, à grand renfort d’astuces que l’on remarque à peine tant les chapitres défilent, de retomber à chaque fois sur ses pieds. Intrications de trames narratives et de personnages qui, jaillissant comme d’une boîte de Pandore littéraire, réapparaissent ici et là de manière inattendue « La Fractale des raviolis » apparaît comme un plat bien plus complexe que son titre. Si son humour noir récurrent n’est pas sans rappeler la pincée de digitaline inaugurale, d’autres ingrédients s’en mêlent, en un carrousel littéraire qui apparaît en définitive soigneusement dosé : en ne dépassant guère les deux cents pages, et malgré un caractère à l’évidence jubilatoire, l’auteur prend garde de ne pas trop tirer sur la ficelle, de ne pas donner le vertige dans ce qui apparaît déjà comme une belle série de variations

On le devine : dans cette sarabande d’histoires et d’astuces, difficile de pas faire quelques rapprochements avec d’illustres prédécesseurs. On retrouvera par exemple, dans l’astuce de cet homme d’affaires qui, confronté par hasard à sa propre fille jouant les entraîneuses, se met en tête de détourner l’attention de ses amis en inventant des récits intriqués, une variante ironique du motif narratif des « Mille et une nuits ». De même, le goût de Pierre Raufast pour ces inversions du regard qui permettent de passer en un clin d’œil de l’admirable à l’infamie, ou vice-versa, avec notamment son personnage baptisé l’Arnaqueur des cimetières, n’est pas sans évoquer le fameux “Thème du traître et du héros” cher à Jorge Luis Borges.

Le terme fractal du titre laissait entendre la répétition de motifs identiques à échelles sans cesse plus petites. Ce qui évoque ici ces fameuses figures mathématiques, c’est à la fois l’emboîtement de ces histoires les unes dans les autres, chacune apparaissant comme une ramification des précédentes, et la plongée sans fin dans le grossissement qui révèle, séduit, dévoile, et fait surgir sans cesse de nouvelles surprises. On l’aura deviné : ce qui dans les raviolis fractals de Pierre Raufast évoque la répétition, ce n’est pas, loin s’en faut, la redondance des histoires, qui toutes tiennent leurs promesses en se révélant différentes, mais celle des motifs du vice humain : la propension à mentir, à tuer, à manipuler, pour le plaisir dirait-on – en tout cas pour celui du lecteur.

Premier roman de Pierre Raufast (dont les éditions Alma publient un nouvel ouvrage intitulé « La Variante chilienne »), « La Fractale des raviolis » se lit rapidement et d’une traite. Plaisant, rythmé, léger, séquencé en vingt-deux chapitres brefs, il s’avale comme le plat qu’il mentionne, avec certes son arrière-goût de crime et de digitaline, mais il se digère infiniment mieux.


Titre : La Fractale des raviolis
Auteur : Pierre Raufast
Couverture :
Éditeur : Gallimard (édition originale : Alma, 2014)
Collection : Folio
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 236
Format (en cm) : 11 x 18
Dépôt légal : septembre 2015
ISBN : 9782070464449
Prix : 7,50 €



Hilaire Alrune
27 août 2015






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