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En Revenir aux Fées
Nathalie Dau
Mythologica, roman-recueil (France), merveilleux (dés)enchanté, 180 pages, mai 2015, 17€

Les fées sont en voie de disparition, car l’Echec a gagné le monde. La faute aux humains, à leur pollution, leur mépris de la nature, leur étroitesse d’esprit croissante à cause de leur société mercantile. Follette, la fée, s’accroche à son poète maudit, qui peine à essaimer sa prose dans une ville où on vit emmuré chez soi, une insipide nourriture livrée par pneumatique. Lorsqu’il sort une phrase qu’elle ne lui a pas inspirée, c’est la panique. Affrontant l’extérieur, elle retrouve ses derniers congénères et décide de mener l’enquête : comment le monde féérique en est-il arrivé là ? A la cour, le Roi d’Ombre a pris le pouvoir, dominant la Reine des Lueurs : la Nuit l’emporte sur le Jour, le sombre sur le clair, l’attaque sur la défense. Pour tenter de réenchanter le monde, ou disparaître.



L’omniprésente fantasy, de quelle qualité qu’elle soit, ne doit pas faire oublier le merveilleux. Les représentants anglo-saxons du mythpoetic ne sont pas légion, et les Français se comptent sur les doigts de la main. Mais Nathalie Dau est de ceux-là.

« En Revenir aux fées » est à la croisée du recueil de nouvelles, au nombre de dix, et du roman. Car toutes ces histoires sont liées, plus ou moins directement, des aventures de Follette et son poète aux récits qu’elle ramène de la mémoire de fées, aux fragments de l’univers féérique qui l’éclairent d’un autre jour. On trouve de tout, du drôle (“Babillante babiole”), du génésique (“Si blanche, si rouge, si belle”, le second texte, un peu déroutant, à mettre en relation avec “Le vautour, le chien jaune et le serpent”), de l’arthurien (“Le Donjon noir”), du conte tragique (“Le Pont du crépuscule”, dans la veine de lord Dunsany ou plus récemment Sylvie Huguet), du mythique (la création du Père Noël dans “Conte des temps d’avant-Noël”), pour finir sur le post-apocalyptique dans “Cerdane”. Quatre d’entre elles étaient précédemment parues de-ci de-là, et ici réunies on en ressent que mieux l’unité qui les lient, preuve s’il en fallait que l’auteure a un véritable univers bien à elle.
Quant à la plume, n’en parlons pas, ou peu, je ne saurais trouver les mots justes : Nathalie Dau sait nous emmener au plus près de ses personnages, au cœur de ses mondes avec concision et simplicité. Voyez en moins de 200 pages tout ce qu’elle nous offre.

Au cœur de tous ces récits, des femmes, beaucoup, mères, épouses, filles, qui composent les “Dames blanches”. On n’accusera pas Nathalie Dau de militantisme féministe, elle est, comme sa prose, bien au-dessus de cela. « En revenir aux fées » réveille notre imaginaire, notre goût d’un merveilleux classique, comme l’annonce la couverture (un détail de “Spirit of the night”, de John Atkinson Grimshaw, 1879), notre foi en l’Homme, mâle, femelle, jeune ou vieux. Quiconque ayant l’envie, la force, le courage de s’émerveiller toujours, même dans la grisaille, et de le partager.

Le monde féérique n’en est pas pour autant idyllique, et comme un revers aux fées-muses comme Follette, Nathalie Dau nous fait voyager dans un bestiaire de créatures sombres, aigries, mais parfois juste cantonnées par leur essence dans le camp sombre de cet univers manichéen, où le jour s’oppose à la nuit, la lune au soleil. Les apparences peuvent être trompeuses, le bien et le mal rôdant dans chaque camp, les actes et les ambitions de chacun peuvent être guidés par l’un ou l’autre. Les frontières sont moins nettes qu’il n’y peut paraître. Mais finalement, le Mal n’est qu’en certains hommes qui demeurent sourds et aveugles, égoïstes insouciants, aux jours comptés.

Signalons également que les textes sont entrecoupés de poèmes, une forme à laquelle peu d’auteurs se risquent encore. Imprégnés de la magie des contes, les textes sonnent comme autant d’histoires, esquissées et fort évocatrices, qu’on prendra plaisir à lire à voix haute, pour en mieux faire rouler les sonorités.

Si vous n’avez jamais lu une nouvelle de Nathalie Dau (est-ce seulement possible ?), il est temps de réparer votre erreur et, loin de la fureur de la fantasy, de voir notre monde du côté des fées, aux émotions tout aussi puissantes.


Titre : En revenir aux fées
Auteur : Nathalie Dau
Couverture : Spitit of the night, John Atkinson Grimshaw, 1879 (la toile ici, grâce à ce site)
Éditeur : Mythologica
Site Internet : page roman & page numérique (site éditeur)
Pages : 180
Format (en cm) :
Dépôt légal : mai 2015
ISBN :
Prix : 17 € / 4,99€ en epub



Nicolas Soffray
24 juillet 2015






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