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Musique du silence (La)
Patrick Rothfuss
Bragelonne, Fantasy, novella (USA), fantasy, 168 pages, novembre 2014, 20€

Auri se réveille, avec la certitude qu’il va lui rendre visite dans sept jours. Mais sept jours, c’est trop peu, jamais elle n’aura le temps de se préparer, de s’assurer que tout est bien à sa place -même si lui ne s’en rendra pas compte-, ni, surtout, de lui trouver un cadeau digne de lui, et au moins aussi beau que ceux qu’il apportera pour elle.

Pour ceux qui ont lu « Le Nom du Vent », Auri n’est pas une inconnue. Son mystérieux visiteur, jamais nommé, c’est Kvothe. Et le Sous-Monde, labyrinthe fabuleux d’une ville abandonnée, ne leur est pas inconnu.
Patrick Rothfuss le dit en préface : cette histoire risque d’être incompréhensible et décevante hors contexte, pour qui n’a pas les clés de son univers ; ce n’est qu’une trunk story, un truc à laisser au fond d’un tiroir, un exercice de rédaction. Pas un truc qu’on publie. Sauf lorsque quelqu’un le lit, trouve ça bien, et vous y force.



Cela peut sembler sidérant : un auteur qui vous déconseille de lire son livre dès la préface. Un auteur qui dénigre à son texte le qualificatif d’histoire dans sa postface. Parce que dans une histoire, on doit comprendre ce qui se passe, et qu’il doit se passer quelque chose. Et que là, il ne se passe rien, et on en comprend pas plus.

Auri semble (on va très souvent utiliser les hypothèses et le conditionnel) être une jeune fille. Elle vit seul dans le Sous-Monde, une sorte de ville désertée, abandonnée et en lente décrépitude. Comme toute solitaire, Auri a une vie composée de petits rituels et de manies. On oscille entre la croire folle ou magicienne, à vouloir trouver un ordre à tout et une place à chaque chose. Est-elle monomaniaque ou ressent-elle une réelle énergie, du genre fengshui puissance mille, dans la mise en ordre du monde inanimé ? Le monde est-il vraiment agressif ou ne s’agit-il que de peurs enfantines ? Est-elle « décalée » dans un autre plan ? Après huit pages à nous raconter comment fabriquer du savon, on lui découvre une formation d’alchimiste, loin de l’image de l’adolescente innocente et fragile...
Les cent soixante-huit pages de cette histoire ne sont qu’éternelle déambulation dans une ville morte, selon une logique, des raisons et des buts qui nous échapperont jusqu’au bout, l’auteur allant même jusqu’à nous frustrer d’une fin sur le fil de la rencontre, abrégeant son histoire avant. Et pourtant...

Et pourtant, c’est magnifique, parce que c’est très beau, comme un voyage vers l’inconnu. L’auteur prévient que ses lecteurs habituels risquent d’être déroutés. Je le comprends : cela n’a rien à voir avec de la fantasy, ou si peu. C’est une histoire dans laquelle il ne se passe rien d’autre que le quotidien, mais un quotidien si loin de nos préoccupations.

Moi qui suis donc du camp de ceux qui n’ont rien lu de Patrick Rothfuss, si j’ai été un peu déçu par l’absence de fin, même (ou surtout) d’une fin qui vous laisse sur votre faim, du genre « Il poussa la porte et était enfin là », j’ai pris un grand plaisir à cette lecture qui brouille les codes habituels : vous ne savez pas où vous allez, et l’histoire (et son auteur derrière) semble rétive à vous fournir la moindre clé. Acceptez-le ou passez votre chemin. Si l’auteur est mauvais, s’il est le seul à « comprendre » et prendre plaisir à son texte, cela se sentira très vite. Mais quand l’auteur est bon, quand par la magie des mots il sait vous transporter au côté de son héroïne, comme un esprit éthéré, qu’on se sent à la fois perdu mais aussi partie prenante de l’histoire, alors là, peu importe le but, tant que le voyage est là...

On tiquera bien évidemment sur le prix, exorbitant, pour un livre de 170 pages aux trop rares illustrations de Marc Simonetti (quand pour cinq euros de plus l’auteur livre des pavés de 500 à 650 pages). L’ayant lu au format numérique, je me contenterai de dire que le contenu, sur quelque support que ce soit, vaut le détour, pour peu que vous ne craigniez pas les chemins intrigants et inhabituels.

En 170 pages savourées lentement, en plusieurs soirées, Patrick Rothfuss m’a convaincu de trouver, un jour, le temps de lire « Le Nom du Vent ».


Titre : La Musique du Silence (The slow regard of silent things, 2014)
Série : dans l’univers du Nom du Vent, plus précisément La Peur du sage
Auteur : Patrick Rothfuss
Traduction de l’anglais (USA) : Colette Carrière
Couverture et illustrations intérieures : Marc Simonetti
Éditeur : Bragelonne
Collection : Fantasy
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 168
Format (en cm) :
Dépôt légal : novembre 2014
ISBN : 9782352947790
Prix : 20 €



Patrick Rothfuss sur la Yozone :
- Chronique du Tueur de Roi – Première Journée : Le Nom du Vent


Nicolas Soffray
3 juin 2015






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