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#Bleue
Florence Hinckel
Syros, Soon, roman (France), anticipation sociale, 254 pages, janvier 2015, 15,90€

Silas et Astrid s’aiment. Lui, timide et effacé, elle rebelle et différente. Ils se sont trouvés. Et un jour, c’est l’accident : un camion fauche Astrid. Silas, comme tout les mineurs, est immédiatement pris en charge par la CEDE, la Cellule d’Éradication de la Douleur Émotionnelle, qui va gommer le souvenir de cet événement traumatisant. Mais Silas refuse d’oublier Astrid.



Imaginez un monde où on peut effacer un traumatisme, ne pas vivre le restant de ses jours avec un fardeau émotionnel trop lourd. L’échanger contre un point bleu au poignet.
Imaginez que pour préserver le développement des enfants, l’effacement soit obligatoire pour les mineurs.
Imaginez qu’après quelques décennies, cet « apaisement émotionnel » soit même devenu un facteur social, comme la connexion permanente au Réseau.
Voici la société, en apparence idéale, que dessine Florence Hinckel dans « #Bleue ».

Dans la première partie, nous suivons Silas, qui se remémore, tant qu’il le peu, sa rencontre avec la belle Astrid, tous ces moments qu’il ne peut pas oublier et qu’il craint de perdre à cause de l’effacement (à plus ou moins juste de titre). Si le processus fonctionne bien, l’absence de douleur le faisait se détacher de toute implication émotionnelle de la Mort d’Astrid, ses souvenirs finissent par lui jouer des tours, et il croit être victime d’hallucinations en voyant Astrid partout où ils avaient l’habitude de se rendre tous les deux.
La prose de Florence Hinckel est glaçante, lorsqu’on alterne les paragraphes passé/présent, la passion partagée de ces deux ados et la froideur, la distance de Silas suite à son apaisement, qui confine presque au mépris dans le regard de ses parents. Il lui faudra puiser au fond de lui, et que les événements ébranlent ses nouvelles certitudes, pour venir à bout de son conditionnement.

La seconde partie donne le point de vue d’Astrid, et éclaire certaines découvertes faites a posteriori par Silas. Mais (désolé de vous gâcher la surprise) l’histoire continue après l’accident, car Astrid n’est pas morte, on l’a faite passer pour telle. Qui ? La branche extrémiste anti-CEDE.

Car si la CEDE est implantée dans le monde entier (sauf la Laponie, qu’on qualifie de « sauvage »), la contestation existe, même si l’omniprésent Réseau la rend inaudible. Et autour des deux ados on verra deux camps se former, les pro et anti-CEDE, plus ou moins investis. Les parents de Silas sont contre, et regrettent de n’avoir pu empêcher l’effacement de Silas. Dans la famille d’Astrid, c’est plus compliqué : le père a deux points bleus, et n’hésitera pas à en ajouter un troisième à la mort de sa fille. Ces effacements à répétition le rendent indolent, et vont lentement mais sûrement conduire à la rupture de la famille, sous les yeux d’Astrid.

L’histoire se situe donc à trois niveaux : celui des deux ados, qui subissent les conséquences directes des lois et des décisions des adultes ; les adultes, avec leurs choix personnels et leur faible marge de manœuvre, et enfin le niveau politique, puisque c’est au travers de l’accident d’Astrid que les groupes d’opposition veulent s’en prendre à la CEDE.

J’ai trouvé surprenante cette partition Silas/Astrid, préférée à un entremêlement des chapitres, qui fait qu’on a parfois un peu de mal, dans la seconde partie, à mettre la vie d’Astrid à l’heure de celle de Silas, ligne déjà brouillée, comme dit plus haut, entre présent et souvenirs. Ce choix est celui de la clarté narrative et préserve quelques surprises, en permettant d’aborder plus graduellement la question des associations luttant contre la CEDE, et explicite petit à petit le spleen d’Astrid qu’on fait remarquer à Silas juste avant l’accident. Oui, parce que je ne vous ai pas parlé de sa grand-mère atteinte d’Alzheimer, qui a joué un rôle dans la création de la CEDE et le regrette dans ses rares moments de lucidité...

Bref, entre chagrin d’amour, apaisement glacial et triste bilan de la société actuelle, attendez-vous à avoir la larme à l’œil. Mais Florence Hinckel provoque une tristesse teintée de colère, chez ses personnages comme ses lecteurs, et on en appréciera que plus que les répercussions de cette histoire, en usant des propres outils du système, conduisent à une fin heureuse, ou du moins une lueur d’espoir.

Un dernier sur l’évident parallèle à faire avec la trilogie « Effacée » de Teri Terry, qui développe un thème similaire, plus brut, l’effacement de la mémoire des délinquants mineurs pour leur meilleure réinsertion. Mais là où cette série préfère l’action, « #Bleue » préfère se concentrer sur les sentiments et les relations entre les personnages, et sa brièveté fait aussi sa force : à peine avons-nous fait de ses personnages nos nouveaux amis que l’accident a lieu, et il faudra attendre l’épilogue pour relâcher la pression.

Si les trois lignes narratives peuvent faire craindre aux plus jeunes de se perdre, la densité de l’intrigue et l’intrication des différents éléments sociétaux font de « #Bleue » une excellente anticipation.


Titre : #Bleue
Auteur : Florence Hinckel
Couverture : photomontage Shuttershock / Aleshyn Andrei / Picsfive
Éditeur : Syros
Collection : Soon
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 254
Format (en cm) : 21 x 14 x 2
Dépôt légal : janvier 2015
ISBN : 9782748516869
Prix : 15,90 €



Nicolas Soffray
25 mars 2015






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