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Rancoeur
Simon Sanahujas
Rivière blanche, n°2121, roman (rance), héroic-fantasy, 305 pages, septembre 2014, 20€

Après « Néréliath » et « Seuls les Dieux », parus aux défuntes éditions Midgard, « Rancœur » est le troisième volume des chroniques de Karn, mercenaire et aventurier dont les tribulations se déroulent à travers un passé imaginaire, passé dont les éléments empruntent surtout au Moyen-âge, voire aux époques antérieures, mais où l’on retrouve ici et là quelques éléments évocateurs de la Renaissance. Un monde bien entendu mythique où la magie existe, même si l’auteur ne lui accorde qu’une place restreinte, et où dieux anciens et monstres immondes n’hésitent pas à pointer leurs nez. On l’aura compris : l’influence de Robert Howard, auquel Simon Sanahujas a consacré deux essais (« Conan le Texan » et « Les nombreuses vies de Conan ») n’est jamais très loin. Et, comme chez le maître de Cross Plains, les récits qui constituent un cycle et s’inscrivent sur une trame biographique sont également autant d’aventures indépendantes.



Karn le mercenaire s’est illustré par tant de faits d’armes qu’il est devenu Maréchal de la très puissante cité d’Elia. Il fait désormais partie des plus hautes élites. Mais un complot dresse la ville contre lui. Ses capitaines sont assassinés, il ne parvient à s’enfuir que par miracle. Mais, au lieu de continuer à fuir, Karn fait volte-face. Il traque ses poursuivants à travers la forêt, les extermine les uns après les autres, place leurs corps empalés en évidence à la lisière, rebrousse chemin et s’en va régler ses comptes avec la ville d’Elia. S’ensuivent près de trois cents pages de péripéties, de complots, de combats, de confréries secrètes, de séductions, de traquenards et d’épouvantes. Trois cents pages de sang et de fureur.

«  Elle allait légèrement cambrée, les épaules discrètement en retrait de son torse, et Karn pouvait voir sa poitrine menue et ses larges aréoles sombres à travers le fin voilage arachnéen qui la recouvrait à peine. »

Si, sur le plan de l’écriture, l’auteur a fait des progrès spectaculaires depuis ses débuts, la prolifération incontrôlée d’adjectifs et la profusion de propositions subordonnées relatives inutiles et pesantes nuit à la fluidité de l’écriture et nécessiterait sans doute un véritable travail d’élagage. Le lexique n’est pas tout à fait homogène – des termes comme « ubuesque », « rotation du personnel » ou la récurrence de « conséquent » dans les rapports du préfet sont plus évocateurs de tics langagiers contemporains que d’une utilisation classique – et le travail effectué sur le vocabulaire des armures, s’il est louable, peut apparaître artificiel par rapport au lexique moins fouillé des autres domaines (couleurs, lumière, paysages, architecture, etc.) À noter toutefois quelques trouvailles, comme l’utilisation de l’adjectif « linceulé », qui est à n’en pas douter un très élégant hapax.

«  La monstruosité vaguement humaine présentait une image à même de faire trembler les plus braves. »

Peu importent ces limites : l’action prime, et, dans un monde barbare, l’essentiel n’est pas la sophistication. Si l’on peut occire l’ennemi avec style et dans les formes, tant mieux ; si l’on est obligé de répandre cervelle et tripaille, on s’y résoudra sans trop d’états d’âme. Et force est de dire que dans « Rancœur », à plus d’une reprise, le lecteur sentira les viscères lui sauter au visage et les esquilles osseuses le frôler en sifflant. Bien plus encore que dans l’héroïc-fantasy classique. Certains chapitres se déroulent même dans les quartiers des abattoirs. On n’y découpera pas que des animaux. Et il y a une raison à cela. C’est une question de rancœur.

« Rancœur » – le titre n’aurait pu être mieux choisi. Parce que cette troisième aventure de Karn, c’est une sorte de déclinaison de l’archétype howardien, en plus amer, plus désespéré, et, quelque part, dans ses accès d’inhumanité, en paradoxalement plus humain, au sens plus réaliste, plus moderne de terme. Howard n’hésitait pas à décrire Conan comme un personnage sans foi ni loi, en reitre, un spadassin, un mercenaire, un voleur, un assassin même. Un vengeur également. Sanahujas fait de même, mais en remplaçant la soif de vengeance par une rancœur tenace qui le conduira à assassiner des innocents pour parvenir à ses fins, à ne pas reculer devant exactions et crimes. Et les détails ne manquent pas. Cela donne une sorte de récit howardien gore, trash, avec des éléments très descriptifs qui, s’ils sont communs dans le polar hard-boiled ou le thriller, ne se rencontrent pas si fréquemment dans la fantasy.

Dans « Seuls les dieux », une des aventures précédentes, on reconnaissait l’influence flaubertienne. On la retrouve également dans « Rancœur », avec cette opposition entre le civilisé et le barbare (thème également howardien) et ces mouvements entrecroisés entre le bas et le haut. Mais ce n’est plus seulement la plaine et les terrasses, le désert des mercenaires et les hauteurs dorées de Carthage. Simon Sanahujas agrandit l’échelle : les hauteurs élitistes de la ville des aristocrates et gens de pouvoir, certes, la ville basse et plébéienne aussi, mais encore les égouts leur troisième peuple de dépravés et manants ; et même, au-dessous des canaux, les abysses des dieux et des monstres.

L’originalité de « Rancœur », c’est ce ressentiment inextinguible qui conduit Karn à en finir avec tout cela. Faire tomber les hauteurs de la ville et ceux qui l’ont trahi, certes, mais ne pas épargner pour autant les étages inférieurs. Une sorte de fureur incessante en rouge et en noir qui le conduira à répandre le sang de ses ennemis et de ses associés, quasiment jusqu’au dernier. Une sorte d’espoir, de foi, de soif d’équité, de justice, auquel Karn croit encore – sans doute se fait-il plus d’illusions que le lecteur. Un espoir fou qui, bien loin d’ennoblir le personnage archétypal de l’héroïc-fantasy, n’hésite pas au contraire à l’avilir, et par ce biais pousse le genre dans ses derniers retranchements.

Comme dans les volumes précédents, le roman est suivi de deux nouvelles “Une surprise de (petite) taille”, avec une pointe d’humour à la Leiber, et “Le Sens du Sacrifice”, un récit très « pulp » qui, avec sa belle conclusion, évoque l’âge d’or du genre. À noter également (outre d’intéressants passage consacrés à l’art de cuisiner les abats et testicules de porc, connaissances qui, on ne sait jamais, peuvent toujours servir), une carte des royaumes de Luxia et Zaadguir, ainsi qu’un “Essai de chronologie de Karn” permettant au lecteur de situer ces aventures dans le déroulé d’une existence quelque peu tumultueuse.


Titre : Rancœur
Série : Chroniques de Karn, tome III
Auteur : Simon Sanahujas
Couverture : Yoz
Éditeur : Rivière blanche
Collection : Blanche
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 2121
Pages : 305
Format (en cm) : 13 x 20,5
Dépôt légal : septembre 2014
ISBN : 9781612273358
Prix : 20 €


Simon Sanahujas sur la Yozone :

- La critique de « Conan le Texan »
- La critique de « Nereliath »
- La critique de la première édition de « Suleyman »
- Littérature et testostérone : un entretien
- Hécatombe sur la dunette : un entretien
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Hilaire Alrune
8 décembre 2014






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