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Chasse au Spectre (La)
Alain Dartevelle
L’Age d’Homme, La Petite Belgique, roman (Belgique), croisée des genres, 119 pages, mars 2014, 14€

C’est à la charnière du nouveau millénaire, alors que tout un chacun attendait une Apocalypse abondamment promise, que notre collaborateur Alain Dartevelle publiait à la Renaissance du Livre une première version de « La Chasse au Spectre ». Quatorze ans plus tard – et toujours pas d’Apocalypse en vue – les éditions l’Âge d’Homme, après avoir proposé au lecteur d’autres ouvrages de l’auteur comme « Amours sanglantes » et « Dans la ville infinie », rééditent ce texte dans leur collection « La Petite Belgique ». Un volume élégant et mince au contenu atypique, et qui pourtant en contient plus que bon nombre de pavés. Pas d’Apocalypse, disions-nous ? Que le lecteur se rassure : avec Alain Dartevelle, qui n’est pas tout à fait un optimiste irréductible, il y en a toujours au moins un brin. Car « La Chasse au Spectre » se déroule dans un train-monde dans lequel on s’amuse, mais qui se dirige à grande vitesse, on le devine, non pas vers Dieu sait où, mais bien plutôt vers le diable sait où.



Étrange monde que celui de Ferrovia, un univers d’allure onirique, un train fou aux rames sans nombre, mais capable également de faire progresser plusieurs wagons de front, un convoi absurde emportant la société toute entière vers une destination dont nul ne semble se préoccuper – pas plus que d’un hypothétique monde extérieur auquel il n’est guère fait allusion – à moins précisément que ce voyage ne soit rien d’autre qu’une fuite en avant vers le grand nulle part, que cette élucubration ferroviaire ne soit autre qu’un de ces carrousels destinés à tourner éternellement en rond tandis que la foule s’amuse. Un carrousel, oui, car le mot désigne également le boîtier de forme circulaire destiné à projeter les vues, en d’autres termes, un des ces « panoramics » auxquels il est fait allusion dès le début de « La Chasse au spectre ». Consonances et artefacts aisément reconnaissables pour les lecteurs d’Alain Dartevelle, puisque l’on retrouve ce « panoramic » sous forme de variantes, comme le panoptique, dans la plupart des œuvres de l’auteur, et que d’autres de ses univers ont, comme Ferrovia, eux aussi des noms aux origines très latines – par exemple Imago ou Bruocsella.

Dans ce monde fou, mobile, trépidant, Zéphyrin Lux, journaliste à la Gazette « Le Crépuscule » – étrange feuille aux pages écarlates et noires – se définit lui-même comme un « dandy endeuillé ». Dandy, certes, mais endeuillé, pas tout à fait, plutôt querelleur, paillard, canaille, rabelaisien, perpétuellement enivré à l’absinthe caramel, vaguement imposteur, et n’hésitant pas à tremper sa plume dans le bloody sherry.

Journaliste, certes, plumitif, certes, mais surtout logorrhéique, puisque l’essentiel du roman est composé d’un long monologue de Zéphyrin Lux, crachant et déversant sa verve, son Verbe, sa rage et son ironie dans l’oreille attentive de Rego, le magnétophone qui pend perpétuellement à son épaule (et sur laquelle on l’imaginerait bien juché comme un animal familier) et qui est aussi, à n’en pas douter, son ego, son compagnon familier, son double, sa mémoire de rechange, son avatar mécanique, son spectre écririons-nous, si l’histoire n’était pas déjà marquée par un fantôme sériel.

Car ce fameux spectre dont Zéphyrin Lux a fait un scoop, lors d’un discours mémorable, le lecteur, pas plus que ceux qui ont entendu ce discours, pas plus que ceux qui ont feuilleté « Le Crépuscule » n’en connait la véritable nature. Est-il spectre imaginé, plaisanterie appuyée de grimaud, dernière cartouche d’un plumitif en mal de substance qui voit là manière à retarder sa propre disparition, ou bien a-t-il été réellement aperçu au cours d’un spectacle ? Dès lors, la rumeur urbaine, ou plus exactement ferroviaire, flambe, se propage comme une étincelle de délire sur ce cordon Bickford qu’est ce long, très long convoi, et qui pourrait bien, lors de manifestations d’hystérie collective, finir par littéralement, ou livresquement, exploser.

Les tribulations, querelles et aventures sulfureuses du reporter paillard dès lors se poursuivent avec à l’arrière-plan cette « Chasse au spectre » où l’on ne sait plus trop qui est chasseur et qui est chassé. L’occasion pour Alain Dartevelle de décrire un étrange monde composite avec ses classes sociales, ses wagons qui ressemblent à des remises où l’on range dans des espaces réduits, comme des objets, les jeunes filles faciles, un monde avec ses rivalités – d’autre journaleux avec qui Lux volontiers s’empoigne – un monde avec ses lois – le commissaire Tabellion – ses plaisirs, ses déboires, ses dangers.

On retrouve dans le monde de Ferrovia cette ambiance particulière à l’auteur qui tient à la fois du fin-de-siècle et de l’entre-deux-guerres, si ce n’est de ces périodes de conflits où l’on s’amuse à l’arrière tandis que le monde sombre à l’avant. Car on a tout autant, si ce n’est plus encore, l’impression d’être dans un univers qui sombre, une sorte de Titanic ferroviaire, que dans un convoi dont le déplacement viserait une destination véritable. Une sorte de train des morts, lui-même spectre d’un monde défunt, rejouant de manière déliquescente une splendeur passée, société s’effondrant et sombrant en elle-même sous le regard effaré d’un narrateur-rapporteur regrettant les « passagers d’une autre classe, tout autre classe, des villégiateurs à présent disparus, putréfiés, pulvérisés, qui disposaient de malles lourdes de linge fin, et calligraphiées à leurs initiales (…) »

Train des morts, sans doute, qui pourrait bien se suicider par son aiguillon, son wagon final, son « biblos », sa bibliothèque ferroviaire, nécropole de classiques morts et de fantaisistes eux-mêmes spécialisés dans la littérature des spectres, outrancière comme l’est le monde de Ferrovia. La culture et les lumières reléguées à l’arrière, à l’abandon, mais aussi la mort qui pourrait bien remonter le convoi, train fantôme d’une société ou d’un esprit en déréliction. Et le monde cinétique de Ferrovia n’est sans doute que l’avatar d’autres mondes dartevelliens courant à leur perte, comme l’Infinity City de « Dans la ville infinie » où l’on s’amuse et festoie tandis que guette l’apocalypse, ou la Bruocsella d’une Europe en pleine déliquescence de « Narconews ».

Mais les destins de Zéphyrin Lux et de Ferrovia ne s’écrivent pas dans les livres. Ils s’inscrivent bien plutôt dans l’ivresse logorrhéique – le logos dans la logorrhée, la raison dans la déraison, la logique dans le délire, la séquence dissimulée dans des phrases sans fin. Un discours qui cache et révèle, masque et dévoile, et à travers lequel le lecteur peu à peu devine, décrypte, comprend. « Je trace des arabesques dans l’espace exigu du cagibi d’aisance, idéographie folle de ma vie en transit », glisse le journaliste dans l’oreille neutre de son magnétophone. On devine qu’il n’a jamais été un adepte de la ligne droite, qu’il n’ira pas directement au but, et que les digressions et les circonvolutions sont, peut-être, sa nature, sa substance, ce qui lui procure, au sens littéral, sa définition.

Le lecteur n’en sera pas surpris : la volte-face finale, qui réinscrit les aventures de Zéphyrin Lux à la fois dans le récit policier plus classique et dans les annales de la psychopathologie les remet, écririons-nous, sur les rails. Mais ne les termine pas pour autant. Car dans cette dernière partie vient se raviver l’opposition / fusion entre oralité et écriture. Verba volant, scripta manent, se demande un instant le narrateur, ou bien verba manent et scripta volant ? Puissance du Verbe, soliloque audible, bien plus que ce livre que découvre un moment Zéphyrin dans ses tribulations, sur lequel rien n’est écrit parce que tout, peut-être, reste à écrire. À moins que l’essentiel n’ait pas été dit, et, mieux, reste à écrire. Et ces cassettes dans le ventre des – peut-être – dernières victimes, le récit inscrit dans la chair, viennent répéter les antagonismes du logos, la même bande, duale, offrant une face vierge – logique du non-dit et de l’informulé, du non-dicible par le narrateur lui-même – et une face de discours, comme une figure de Janus appliquée au langage.

_ Le compagnon de Zéphyrin Lux, son Rego, son magnétophone, ne serait-il pas en définitive le lecteur, capable seul de décrypter, de lire, encore et encore, ses enregistrements ? Et le commissaire Tabellion ne poursuivrait-il pas l’histoire à son tour, contaminé par le logos, transformé par le Verbe, perverti par le discours de quelque démiurge malade ?

Nouvelle pièce à porter au dossier du fantastique ferroviaire, « La Chasse au spectre », comme tout bon ouvrage du genre, après une conversion feinte à la rationalité, laisse in fine planer l’inquiétude, joue sur le double tableau du cartésien et de l’angoisse. Dualité encore, et toujours. « Je suis à la fois dehors, et avec le convoi » médite le narrateur, à la fois en dehors, et en dedans, de lui-même. Qui anticipant, ou réalisant sa nature spectrale, inventée, écrite, racontée ne se retire finalement qu’à regret : « mon rictus a flotté dans les airs durant près d’une minute, persistant même après que toute ma personne avait basculé du côté des ténèbres » avoue-t-il. Ce que laisse le narrateur derrière lui, ce que propose Alain Dartevelle une fois encore, c’est l’ambiguïté de toute chose, c’est pour finir ce sourire, ce rictus voltairien, cette version ironique, macabre, parodique et âpre, mais non moins rémanente, du sourire ineffable d’un certain chat du Cheshire.


Titre : La Chasse au spectre
Auteur : Alain Dartevelle
Couverture : Eugène Bar
Éditeur : L’âge d’homme (édition originale : Renaissance du Livre, 2000)
Collection : La Petite Belgique
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 119
Format (en cm) :14 x 21
Dépôt légal : mars 2014
ISBN : 978-2- 8251-4410-7
Prix : 14 €


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- La chronique de « Dans la ville infinie »
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Hilaire Alrune
9 mai 2014






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