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Passeurs de mort
Fabrice Colin
Flammarion, roman (France), fantastique adolescent, 381 pages, février 2014, 14,50€

Après l’enterrement de son oncle, éloigné par la famille car jugé trop bizarre, la jeune Angel Crawford, diagnostiquée trop imaginative et se rêvant auteur, reçoit un étrange héritage : une paire de lunettes qui, selon la longue lettre que lui a laissé son oncle, permet de voir l’esprit des gens quand ils meurent. Expérience qu’elle vit avec l’aide de Nadir, un jeune infirmier qui connaissait son tonton.
Très vite, en suivant les notes de son parent, Angel s’intéresse à la famille Cooper, de Beverly, dirigeants d’une mystérieuse société Chronos Inc. Elle rencontre une famille bizarre qui, après quelques hésitations, lui révèle son secret : ils sont possédés par la Mort, et gèrent le passage de vie à trépas des humains sur la terre entière, en lui envoyant des Narconautes, sortes de VRP de la transmigration réussie. Mais ils ont un problème, et Angel devra les aider, au péril de sa vie : l’un des leurs, fou et ambitieux, veut tricher avec la mort, en « sauvant » des gens officiellement décédés. Dans quel but ?



J’aime beaucoup Fabrice Colin. Mais... son dernier roman ado, « 49 jours », ne m’a guère convaincu. « Passeurs de mort » enfonce le clou (de cercueil ?).
L’histoire commence sur des chapeaux de roues, dans ce style si actuel de ne pas donner toutes les clés au lecteur, juste en l’immergeant immédiatement dans le récit. Un cimetière à New York, parce que définitivement cette histoire ne peut se passer qu’aux States, une ado qui serre une statuette de son ami imaginaire, le Jack Skellington de Tim Burton, qui parle dans sa tête comme un Jiminy Cricket. Et déjà, comme nous, elle est happée par les dispositions prises par son oncle : un avocat lui transmet un étrange testament, elle doit rencontrer Nadir à l’hôpital avant de tout lire, etc. Pas plus maîtresse de ses choix que nous.

Puis elle commence son enquête, en reprenant les recherches de son oncle. Trouve les Cooper. S’arrange pour trouver un emploi de nounou pas loin (chose qui ne fonctionne qu’aux USA, de fait). Les approche. Découvre une partie de leur secret. Puis ça débat entre parents et enfants : est-elle dangereuse ? va-t-elle tout révéler ? Et si elle pouvait les aider ?

Voici en gros les 200 premières pages, soit la moitié de l’histoire. On avance à l’aveugle, mû comme Angel par le seul désir de savoir, de satisfaire une curiosité éveillée par le défunt oncle.

Puis, dès que les Cooper ont accepté Angel, tout s’emballe : la voilà appât pour capturer Melvil l’oncle mégalo qui trompe la mort. Un plan risqué, qui prévoit de simuler la mort d’Angel. Tout est sous contrôle, mais tout foire, parce qu’il y a visiblement un traître dans la famille. C’est la fuite pour beaucoup. Quelques révélations, avant l’ultimatum de Melvil qui retient des otages. Et Angel se livre à lui pour les sauver... Et Des coups de feu, une course dans les bois la nuit, encore... Et fin.
Une seconde partie très thriller, rapide, presque trop. L’occasion de révéler des choses, pas toutes, d’en expliquer en fait très peu.

Je crois que c’est ce qui m’a le plus horripilé dans cette histoire : le fait de ne guère expliquer le pourquoi de tout cela, que les plans diaboliques de Melvil reposent sur une faille gigantesque de Chronos Inc., comme si c’était fait exprès ?
Et le rôle d’Angel dans tout cela ? Un déclencheur ? non, puisque la situation s’était déjà dégradée avant. Un signe du destin pour les Cooper ? à la rigueur. Bref, du très léger.

Au-delà de cette structure bien partagée et des ressorts bien faibles de l’intrigue, le côté carte postale promotionnelle des USA est assez agaçant : marques et grandes enseignes sont régulièrement citées, façon placement de produits, transformant les différents lieux en un décor très standardisé, dispensant la narratrice (et l’auteur) de descriptions inutiles.

Je n’évoquerai qu’à peine le semblant de triangle amoureux Angel - Brandon Cooper - Nadir, l’action effrénée de la seconde partie ne lui permet pas d’exister. Un bon point, en fait, la jeune fille n’a pas la tête à tomber amoureuse, ni le temps de s’interroger sur une profondeur de sentiments qui n’a pas eu le temps de s’installer, vu qu’elle ne connaît l’un et l’autre que depuis quelques jours.

Enfin, je ne sais comment prendre la conclusion : Angel écrit son histoire et réalise son rêve en étant publiée. A-t-elle rêvé tout cela, elle qui a trop d’imagination ? ou bien sa plume a-t-elle fait passer cette extraordinaire histoire pour de la fiction ? À moins, et j’aimerais avoir raison, que ce soit un pied de nez de Fabrice Colin au monde de l’édition américain, qui se satisfait goulûment, dans sa soif de best-sellers, d’histoires bien ou mal ficelées mais qui fournissent aux lecteurs leur dose de mystère, de bons sentiments et de frissons. Hélas, j’en doute.

Fabrice Colin n’est pas le premier venu. Écrivain compulsif et productif, on ne peut lui dénier un grand talent, en littérature adulte comme en jeunesse. Sans parler d’accident de parcours, car ce « Passeurs de mort » a des qualités stylistiques et de bonnes idées, ici la sauce n’a pas pris avec moi. Je dois être trop vieux, avoir eu trop d’attentes. L’épreuve du passage à l’âge adulte, emballée dans une aventure mêlant thriller et fantastique à grosses ficelles, ne m’a pas convaincu ni captivé. On erre trop longtemps au hasard, puis tout est trop rapide, trop bref, avant un retour à la normale, à la réalité, la maturité seule en plus.


Titre : Passeurs de mort
Auteur : Fabrice Colin
Couverture : Olivier Balez
Éditeur : Flammarion
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 381
Format (en cm) : 21 x 13,3 x 2,5
Dépôt légal : février 2014
ISBN : 9782081258556
Prix : 14,50 €



Nicolas Soffray
26 mars 2014






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