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Bâtard de Kosigan (Le) : L’Ombre du Pouvoir
Fabien Cerutti
Mnémos, Icares, roman (France), médiéval-fantasy, 352 pages, janvier 2014, 20€

Pierre Cordwain de Kosigan, fils bâtard du comte de Kosigan, a été chassé des terres familiales. Devenu un capitaine mercenaire émérite et assassin politique (au propre comme au figuré) sur demande, entouré d’hommes courageux et pleins de talents, il se présente au tournoi de la Saint-Rémi, à Troyes. La comtesse de Champagne, également princesse elfique, veut y honorer la mémoire de son défunt époux, ainsi que nouer une alliance avec l’un ou l’autre des puissants qui voisinent la Champagne qui, seule, ne pourrait résister aux tentatives d’annexion de la France. Mais un Pacte de sang la contraint à une certaine équité quant au futur époux de sa fille, et futur comte.
C’est là, entre autres, qu’employer un homme habile comme Kosigan peut s’avérer utile. Coûteux, mais utile...



L’ouvrage se présente comme les mémoires du Kosigan, que l’auteur lui-même destine à ses descendants, les prévenant qu’il se réserve le droit de mentir, au cas où l’ouvrage tomberait entre de mauvaises mains. Ce sera surtout un procédé littéraire qui nous laissera, à nous lecteurs, quelques surprises en réserve.
Mais en écho à cette volonté de mémoire, nous suivons, en alternance avec les évènements de 1339, la correspondance de Kaël de Kosigan, en 1899, universitaire à la British Library et... découvreur ? aventurier de l’Histoire ? bref, archéologue de cette belle époque où Européens et Américains (enfin là, un Russe) pillent allègrement les tombes des civilisations passées. Indiana Jones avant l’heure, pour les moins littéraires. Kaël, orphelin, vient d’hériter d’un coffre... appartenant au Bâtard.

Bien que ce soit la part mineure de ce roman, attardons-nous d’abord sur Kaël. Ses seules interventions se font sous forme épistolaire, par les différentes lettres qu’il envoie notamment à son ami Charles Deighton, resté à Londres, pour lui narrer ses découvertes (le coffre, son contenu, son enquête, son héritage). Au fil des lettres, on lui découvre une naissance mystérieuse, un passé tumultueux au contact de la pègre anglaise et de sociétés secrètes, des amours passionnels et contrariés. Bref, sous ses airs de professeur, Kaël est un dragueur doublé d’un filou. Mais c’est normal, c’est de famille.

Car Pierre, au tournoi de la Saint Rémi 1339, ne compte pas seulement sur son talent de jouteur et d’épéiste pour remporter le premier prix, une somme qui ne lui déplairait pas. Non, tous les coups bas, les petites tricheries et les pots-de-vin sont permis pour influencer l’issue des épreuves. D’un autre côté, il en a besoin : la plupart des autres compétiteurs, venus représenter leur suzerain et briller, ont déjà eu affaire à lui, comme client ou victime de ses services. Parfois les deux. Et le Bâtard prend cher, n’hésite pas à profiter des charmes des dames présentes, les moyens importent moins que la fin. Donc, Pierre s’est fait beaucoup d’ennemis : les Bourguignons (sa famille, où il a fait quelques morts, dépend du duché de Bourgogne), les Anglais (il a contraint le prince à épouser un laideron), les Français... On tente de l’assassiner avant même le début du tournoi ! Juste pour l’écarter ou est-ce une vengeance plus ancienne et plus personnelle ?

Mais le Bâtard a plus d’un tour dans sa manche. Doté d’un pouvoir de régénération rapide, il se relève plus vite que les autres, à défaut d’encaisser sans douleur. Beau parleur, bel homme, sans guère de scrupules, ayant appris les armes et quelques sciences anciennes aux côtés des elfes, il ne faudra que peu de temps, la couverture d’Emile Denis aidant, pour s’en faire le portrait d’un anti-Aragorn, qu’on verrait mal se sacrifier pour le Bien. Mais pour ses hommes, ramassis de hors-la-loi comme lui, oui : dans sa troupe, il a Dun, une elfe Changesang capable de changer d’apparence (mais sa magie a un certain prix), un bon archer et d’autres filous.

C’est dans son univers que « Le Bâtard de Kosigan » fait merveille. Fabien Cerutti s’inspire fortement du Moyen-Âge français pour son tournoi et, grâce à un profond travail de recherche (il travaille sur le Bâtard depuis 10 ans : ce fut d’abord un mod pour le jeu Neverwinter Nights, puis une BD), tout sonne juste, vrai, mais sans surcharge. Ancien étudiant d’histoire, j’ai apprécié les multiples détails érudits, présents juste en bonne quantité, et éventuellement expliqués. Idem du vocabulaire médiéval, saupoudré à juste dose et jamais invasif pour le néophyte.
À ce Moyen-Âge, il ajoute les éléments presque classiques de la fantasy, elfes, nains, mais aussi des hommes-lions, qui peupleront un paysage d’arrière-plan fortement teinté par les tensions politiques et les conflits entre la religion de l’Unique et les Peuples Anciens. L’Inquisition est déjà là, et les épurations ethniques aussi. Les croisades visent les races étrangères plus que l’Islam. La magie noire est mal vue, la blanche à peine mieux. Certaines cohabitations font grincer des dents dans certains camps, comme le mariage du comte de Champagne avec une princesse elfe, presque immortelle. Aussi l’annonce du mariage de sa fille, avec le comté en dot, est-elle l’occasion pour beaucoup de faire main basse sur ces terres sans faire couler le sang. Enfin, pas trop, « sportivement », le temps du tournoi ! Un tournoi bien guerrier, qui a le mérite de replacer ces combattants dans des situations plus réalistes de batailles à pied ou à cheval.

Entre les propres complots de Pierre le Bâtard pour remporter le tournoi et ceux des puissances représentées pour remporter le comté, auxquels notre héros et narrateur fait, en gros, tout pour être mêlé, rétribution sonnante et trébuchante à la clé, on avance à pas de loup en espérant qu’il sait ce qu’il fait. Le récit n’est cependant jamais embrouillé, l’auteur est au contraire très clair dans sa démonstration d’embourbement volontaire de son personnage. Car, comme on s’en doute, depuis « l’Arnaque » (pour les anciens) ou « The Dark Knight » pour les plus jeunes, « tout cela fait partie du plan ». Enfin, à quelques désagréables et douloureux détails près...

La fin du tournoi ne coïncide pas avec les découvertes, un demi-siècle plus tard, de Kaël, et il faudra d’autres volumes des mémoires de Pierre Cordwain de Kosigan pour lever le voile sur certains mystères du XIVe ou du XIXe siècle, à n’en pas douter. Il faudra donc attendre que Fabien Cerutti remettre son ouvrage sur le métier pour connaitre la suite de l’Histoire de cette Europe féérique.

Mais d’ici là, on louera les qualités de l’auteur, qui dans ce premier roman ficelle les complots avec brio dans le mouchoir de poche temporel des quelques jours du tournoi sans jamais perdre ni son héros ni ses lecteurs. Son Moyen-Âge déviant est d’un grande richesse et fort bien construit, et sans nul doute d’autres mécanismes et alliances entre peuples et puissances seront intéressants à expliciter par la suite. Si comme il le promet, et comme sa quête semble le nécessiter, le Bâtard est amené à voyager dans les royaumes voisins, il y a matière à un second volume fort différent sur la forme mais tout aussi captivant.
D’ici là, que votre imagination fasse le reste...


Titre : Le Bâtard de Kosigan : L’ombre du Pouvoir
Auteur : Fabien Cerutti
Couverture : Émile Denis
Éditeur : Mnémos
Collection : Icares
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 321
Format (en cm) : 15 x 21 x 3
Dépôt légal : janvier 2014
ISBN : 9782354081720
Prix : 20 €



Nicolas Soffray
11 mars 2014






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