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Petit livre bleu (le), analyse critique et politique de la société des schtroumpfs
Antoire Buéno
Hors Collection, essai (France), 175 pages, mai 2011, 12,90€

Vous aimez les Schtroumpfs ? Vous avez lu toutes leurs aventures étant enfant ? Mais les avez-vous lues avec des yeux d’adultes ? Antoine Buéno l’a fait, et c’est pas du joli.



Beaucoup de BD de la 2e moitié du XXe siècle ont été décortiquées : Tintin, Astérix. Les Schtroumpfs y avaient échappé. Et pourtant... Si l’aspect sexuel de cette communauté avait été abordé dans « Sexe ! Le trouble du héros », Antoine Buéno, s’appuyant en partie sur la thèse universitaire de Damien Boone, concentre son analyse sur le politique. Et il y a matière.

Ce « Petit livre bleu » est très bien conçu, et sa concision sert un plan implacable. Sont tour à tour évoqués et expliqués les éléments utopiques, fascistes, nazis et enfin totalitaristes de cette riante communauté. Loin de l’auteur l’idée même d’incriminer Peyo, mais force est de constater que les choix faits pour ces albums jeunesse sont à double tranchant. Ce qui est en apparence un village tranquille où le calme revient après une petite tempête cache une utopie totalitaire exemplaire.

Pour faire très bref, le village des Schtroumpfs est une société fermée, cachée, une civilisation « froide » qui n’évolue plus, par refus du changement et de l’interaction avec l’extérieur. L’uniformité est la norme, dans les noms, le mode de vie, les vêtements, la langue (simplifiée à force de « schtroumpf », proche de la novlangue de « 1984 »). L’individualisation de façade (le schtroumpf à lunettes, le pâtissier, le costaud, etc.) ne sont que des incarnations de corps professionnels ou sociaux. La Schroumpfette représente « les femmes » comme le Schtroumpf bricoleur représente les artisans. Le tout sous la coupe d’un potentat, le Grand Schtroumpf, qui se maintient au pouvoir en refusant de partager le savoir, la science et la connaissance.

C’est bien simple, comme l’illustre les albums étudiés, la totalité des « aventures » suivent les mêmes schémas : soit le Grand Schtroumpf s’absente, quelqu’un essaie de le remplacer (scientifiquement avec « l’Apprenti Schtroumpf » ou politiquement dans « Le Schtroumpfissime ») et cela tourne à la catastrophe, jusqu’à son retour où il résout le problème et tout redevient comme avant. Soit, 2e plan, un Schtroumpf a des velléités d’indépendance, d’individualisme (« le Cosmoschtroumpf »), et toute la communauté s’unit pour le ramener dans le droit chemin : celui de la masse.

Enfin, Antoine Buéno relève le caractère raciste des Schtroumpfs, dès l’album « Les Schtroumpfs noirs ». Crainte de l’Autre, infériorité des races différentes, mythe de la race pure (la Schtroumpfette, créée ronde et brune par Gargamel -métaphore du Juif, du Mal et du capitalisme, soit dit en passant- devient blonde et mince), culte du chef, délation et répression policière (avec le Schtroumpf à lunettes, le personnage le plus complexe du village), tout y passe.

Ce « Petit livre bleu » éveille donc notre sens critique, et pose la question du modèle de société donné à lire à nos enfants. Certes, on pourra dire que c’est psychoter, mais encore une fois l’analyse d’Antoine Buéno ne cherche pas à incriminer Peyo, mais au contraire à analyser comment, dans la fiction, une forme stable de société est tout sauf une démocratie, la forme que nous défendons pourtant bec et ongles. Et de pousser petits et grands à s’interroger sur l’apparent bonheur de la dictature schtroumpfesque : un trompe-l’œil ou un idéal ? Doit-on préférer le bonheur ou la liberté ?

Bref, au-delà d’une lecture révélatrice qui pousse à sourire (jaune, à défaut de bleu), un ouvrage pas si innocent.


Titre : Le petit livre bleu, analyse critique et politique de la société des schtroumpfs
Auteur : Antoine Buéno
Couverture : Nord Compo
Éditeur : Hors Collection
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 175
Format (en cm) : 16,5 x 10,8 x 1,6
Dépôt légal : mai 2011
ISBN : 9782258088917
Prix : 12,90 €



Nicolas Soffray
7 mars 2014






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