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Région Massétérine (La)
Sylvain Jouty
Denoël, roman (France), littérature générale, 171 pages, janvier 1988, 15€

Représentant talentueux d’un courant littéraire né dans les années quatre-vingts et désigné par l’appellation volontairement caricaturale (par rapport à d’autres tendances mercantilo-artistiques) de « Nouvelle fiction », Sylvain Jouty, dans le domaine de l’imaginaire, publie relativement peu – neuf romans ou recueils en vingt-cinq ans – mais propose à chaque fois des œuvres mémorables. Ses romans comme ses nouvelles, immanquablement séduisants, sont pour la plupart suffisamment intemporels pour être lus et relus en dehors de toute mode ou de toute école, y compris celle citée ci-dessus. Une bonne raison pour revenir sur son premier roman, « La Région massétérine », bref, dense, et fondamentalement original.



Le narrateur vit dans un environnement entre tous paisible. Au cœur d’un lac se trouve une île suffisamment vaste pour comprendre un second lac, au centre duquel une petite île contient sa demeure, ainsi – on l’a déjà deviné – qu’un étang au centre duquel on trouve une petite bande de terre où il est possible d’atteindre véritablement la quiétude. Pourtant, vient un moment où ce narrateur se sent assailli, dans la région massétérine, par une sensation étrange. Dès lors, il va gagner le monde extérieur à la poursuite d’émissaires de la Région massétérine, équivalent géographique de son tiraillement intérieur – mais il se trouve bientôt poursuivi à son tour, sans comprendre que ceux qu’il fuit sont sans doute précisément ceux après lesquels il court. Ainsi commence un roman tout entier fait de nœuds, de boucles et de cercles narratifs et logiques.

« Ainsi la justice, afin d’accomplir son idéal, doit sans cesse s’efforcer d’être plus injuste.  »

Car ce narrateur, bientôt perdu dans le désert, est sauvé par le Boiteux, ratiocinant personnage dont le monologue occupe les cinq chapitres suivants, soit les trois quarts du volume. Tout commence par une histoire de frontière trouble, mobile, fuyante, indéfinie. Cette frontière de l’Empire, c’est aussi celle qui sépare les deux faces, radicalement opposées, mais (par le biais d’une rhétorique fumeuse), jamais totalement inconciliables, de toute chose. Jamais inconciliables, car il est n’est jamais impossible, et le Boiteux le prouve, de dire en même temps tout et son contraire, ou plus exactement de revisiter chaque évènement, ou chaque supposition d’événements, à la lumière d’un éclairage particulier qui en change radicalement le sens.

« Chaque fois qu’un évènement aurait pu nous permettre de penser qu’il confirmait l’existence de Dieu, chaque fois ce phénomène s’est trouvé démenti par l’expérience, et chaque fois, c’est là le point crucial, de façon totalement miraculeuse.  »

Mais il n’y a pas seulement la frontière. Tout ce qui est important pour l’Empire est tour à tour abordé : la grande bataille que vient de livrer l’Empereur aux Barbares (qui est une victoire et aussi une défaite), le message donnant les nouvelles de ladite bataille (qui dit tout, qui dit le contraire, qui est peut-être porté par un faux messager), la Capitale de l’Empire (lequel contient un tel nombre de capitales que l’on ne sait plus s’il existe une véritable Capitale), le Grand Labeur (dont on ignore s’il doit être accompli ou l’a déjà été), le fameux Monument (dont on ignore s’il existe réellement, s’il est réellement un monument, et s’il est dans l’Empire ou en dehors), les Quarante Sarapanges (distance réelle ou métaphorique séparant le Monument, mais le séparant d’on ne sait quoi), et bien d’autres éléments cruciaux encore.

« On a compris aujourd’hui que la seule manière d’éradiquer la littérature n’est pas de contraindre la population, mais de la convaincre.  »

« La Région massétérine  » est ainsi, on le devine, un roman sur le roman, une fiction sur la fiction, une glose sur le langage. Alors que les barbares deviennent l’Empire et que les membres de l’Empire deviennent eux-mêmes les barbares, à moins que les uns et les autres ne soient tous deux à la fois, alors que sont sans cesse rebattues les cartes entre héroïsme et traîtrise, qui pour finir se mêlent et se confondent indissolublement, on est bien obligé d’en venir non plus aux actes, mais aux écrits. Car il n’y a pas que les fameux mots portés par le messager apportant – peut-être – des nouvelles de la bataille décisive, pour poser problème, il y a aussi la littérature dans son ensemble. Une littérature qui n’apparaît guère composée que d’apocryphes, à tel point qu’on ne sait plus, littéralement, par quel bout la prendre (même si la seule phrase considérée comme authentique du grand auteur Bardiana a suscité à elle seule, encore une fois, mille et une interprétations et autant de contraires.) Et que la seule solution, pour en venir à bout, est de la nier dans son intégralité en interdisant toute littérature. Bien entendu, le Boiteux ne tardera pas à démontrer que la meilleure façon d’abolir l’écriture est de « rendre l’apprentissage de celle-ci obligatoire. »

Un texte jubilatoire

« La Région massétérine  », c’est un mélange jubilatoire de ratiocinations et de sophismes, un goût prononcé pour les faux-semblants, une moquerie permanente des triturations du langage et de la logique et des réécritures auxquelles se livrent perpétuellement philosophie, religions ou totalitarismes de toutes sortes. Apologie moqueuse de la mauvaise foi, ironie perpétuelle sur la manie des reformulations et des pervertissements du langage et de la raison, caricature appuyée des discours développés jusqu’au délire autour de concepts ou de notions dont on ignore jusqu’au sens, « La Région massétérine », prenant souvent plaisir à tourner autour de l’objet sans jamais le définir, se savoure comme cet autre monologue qu’est le « Petit traité de toutes vérités sur l’existence » de Fred Vargas, qui prétend tout dire et en définitive ne dit rien. Outre l’humour, outre la virtuosité, outre le goût des métaphores et des allégories, on retrouve dans « La Région massétérine » l’ivresse intellectuelle des retournements chestertoniens, des syllogismes tortueux, des raisonnements scabreux (au sens ancien du terme), des formulations paradoxales, du langage et de la raison acculés à leurs propres frontières.

Un lecteur par trop accroché au réel pourra se demander quel est donc cet Empire, quel est donc cet Empereur que l’on peine à distinguer de son menin, qui peut-être n’a d’autre essence que divine, et dès lors n’existe pas plus que sa capitale ou que son palais. Il pourra y voir, par bien des traits, quelque équivalent des défunts empires chinois. Mais, si la « Nouvelle fiction » ne manque pas de chinoiseries de toutes sortes (voir par exemple certaines des œuvres de François Coupry ou Jean Levi), elles sont bien plus allégoriques que véritablement historiques. Cet Empire n’est donc sans doute en définitive rien d’autre que ce domaine incertain qui s’étend sous notre boîte crânienne, et - même s’il serait sans doute excessif de considérer « La Région massétérine » comme relevant de la psychogéographie ou de voir dans sa description celle d’un espace intérieur à la James Graham Ballard - force est d’admettre que la folie de ce monde n’est rien d’autre que celle de nos raisonnements hésitants, tortueux, illogiques, inconstants, indécis et revenant sans cesse sur leurs pas. Une folie à l’image de cette Région massétérine qui relève à la fois de notre anatomie réelle et d’une hypothétique géographie – folie du monde extérieur à laquelle nous ajoutons, conjuguons celle qui nous est propre, sans trouver entre elles de véritable frontière. Et l’on en revient pour finir, inévitablement, à cette notion de frontière qui en même temps sépare et unit et dont on ne parvient pas à savoir si on a simplement été capable de la franchir un jour, au mur de la cité impériale dont on ignore si l’on longe la face interne ou externe, à cette géographie du vaste monde dont on ne sait pas si elle n’est rien d’autre qu’un leurre à l’intérieur même du palais. Ainsi se referme « La Région massétérine », ainsi ce roman se replie-t-il pour finir sur lui-même, autour et à l’intérieur de sa propre frontière, en un astucieux refermement de ses limites et de sa topographie.

« La Région massétérine  » n’est donc pas seulement un exercice de virtuosité intellectuelle ou un roman sur le roman de plus, ce n’est pas seulement cent soixante-dix pages pleines d’esprit, c’est aussi une curiosité, un de ces inclassables qu’on ne regrette jamais d’avoir découverts et que l’on aime relire. Il semble qu’après sa première publication en 1988, « La Région massétérine  » n’ait jamais été réédité, ni repris au format de poche. On pourra regretter cette lacune ; elle ne fait que rendre ce roman plus précieux.
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Titre : La Région massétérine
Auteur : Sylvain Jouty
Éditeur : Denoël
Pages : 171
Format (en cm) : 14 x 20,5
Dépôt légal : janvier 1988
ISBN : 2207234401
Prix : 15 € (98FF)



Hilaire Alrune
21 juillet 2015






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