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Léviathan, tome 3 : Le Pouvoir
Lionel Davoust
Don Quichotte Éditions, roman (France), thriller, 541 pages, mai 2013, 23€

La famille Petersen se rend sur les lieux du naufrage du Queen of Alberta, où Michael espère lever le voile qui recouvre son passé, et faire la lumière sur les évènements survenus depuis sa chute dans l’océan Antarctique, voire même depuis 2004.
Pour Masha, c’est l’heure du choix : à qui va sa fidélité ? Au Comité, ou à cet homme qu’elle a appris à aimer ?
Mais il est trop tard, Léviathan affleure. Et face à l’incompétence de Julius, c’est tout le Cercle qui débarque au Canada pour empêcher Dwayne de Heldadt, le presque dieu, de se réveiller...



Comme on était en droit de l’attendre dans ce troisième et dernier volet de « Léviathan », la violence, physique et psychologique, grimpe encore d’un cran. Après les meurtres perpétrés par l’Ombre dans « La Nuit » (destinés, on le découvre, à libérer Michael des entraves mentales imposées par le Comité), c’est au tour du Cercle de dévoiler son pouvoir. Face à l’imminence du retour de Dwayne, et malgré leurs dissensions, tous s’entendent pour finir ce qui a été commencé en 2004 à la Lande d’Alors.
Et tous les moyens seront bons : l’île de Prince Rupert est mise en quarantaine, quadrillée par les troupes de Rhadamathys pour retrouver Michael, que Masha a forcé à s’enfuir avant de jouer un ultime coup digne de la louve qu’elle est. Tous les profanes (moi le premier) retiendront leur souffle à la fin du chapitre 5 devant l’audace de la manœuvre, avant de réfléchir plus loin, de passer quelques pages, et de voir plus loin l’ingéniosité -et les risques- de ce geste.

Malgré la débauche de puissance déployée par le Comité, et la violence des combats qui scanderont les duels à venir (je ne vous en dis pas plus, mais tous vos vœux de spectaculaire savamment dosé seront comblés), c’est bien Michael qui affronte son plus violent adversaire : cette part sombre enfouie au fond de lui.
Et, à n’en pas douter, dans la lignée des deux tomes précédents, c’est sur ce terrain que « Léviathan » se démarque des thrillers habituels : la psychologie de ses personnages, fouillée et très rarement caricaturale (on a au pire des personnages « extrêmes », comme Alukar, même si derrière son apparente folie se dégage quelques questions qui font encore plus froid dans le dos).
Michael et Dwayne : on s’en doutait un peu (du fait qu’on suit l’affaire du côté du Comité), ces deux-là sont étroitement liés. Quelques voiles sont levés par l’enquête menée par Masha quant à l’identité de l’Orque, redouté par tout le Cercle, mais Lionel Davoust sait préserver quelques zones d’ombre sur ce personnage central, qui demeurera flou quasiment jusqu’aux dernières pages (mais il ne sera pas le seul à conserver une part de mystère).

C’est en effet tout le problème de Michael, et celui du lecteur qui le suit : qui est ce Double en lui ? est-il dangereux, ou n’est-ce là que le portrait qu’on veut bien nous en brosser ? Vu la violence des meurtres commis par l’Ombre, Michael se refuse à laisser le champ libre à une telle entité vengeresse. Et qu’adviendra-t-il de lui, Michael ? Sera-t-il balayé par la personnalité de Dwayne ? D’ailleurs, qui est-il lui-même, si sa vie telle qu’il la connaît -et s’en souvient- depuis 2004 n’est qu’une histoire écrite de toutes pièces par le Comité ?
On le voit, au-delà de la basique dualité bien/mal difficile à appliquer ici, les questions de l’identité et du choix sont centrales. Elles concernent aussi Masha, partagée entre Michael et le Comité, et l’agent Leon, accroché à ses valeurs et sa vision profane de l’existence. Ils paieront tous les deux chèrement leur choix. Mais comme le providentiel et ambigu Puck le présente à Michael, il faut être prêt à payer le prix fort pour ses choix. Et parfois le coût est si élevé qu’il convient de s’interroger sur la validité de ce choix...

Assumer ses choix peut donc être douloureux et risqué, surtout pour les Mages de la Main Gauche. Dans cette situation extrême, le Comité déjà divisé se disloque, les alliances secrètes volent en éclats, les allégeances réelles se dessinent peu à peu derrière les multiples faux-semblants. Chacun joue pour soi, dans la plus pure voie de la Main Gauche, dans une partie où l’enjeu est très élevé : la tête de l’Orque assurera une place incontesté au Cercle, aussi Julius, mis à mal par les évènements récents, redouble d’ardeur (et d’ardence) pour ne pas se faire souffler le projet, ou à défaut faire échouer ceux qui voudraient en reprendre les rênes, l’ambitieuse et arriviste Elssa Ticonderoga en tête. Aux duels à l’épée rituelle alternent donc des duels d’influence à base de piques assassines, de révélations fracassantes d’infos adroitement dissimulées, de marques publiques de mépris et de coups bas. Et toujours, derrière, des choix, des alliances à honorer ou rompre, une voie à tracer...

Le plus beau choix revient à Michael, qui parvient à concilier acception de soi (avec tout ce que cela recouvre) et neutralisation de son Double, en affrontant ses terreurs minutieusement élaborées par le Comité. Ce faisant, il effectue le chemin psychothérapeutique indispensable à la fusion des deux personnalités en lui, refusant de se laisser absorber, effacer, imposant, en quelque sorte, la « loi du plus faible », du plus humain certainement.

Un chapitre se clôt donc avec le projet Léviathan, les cartes sont redistribuées, certains joueurs définitivement hors course, d’autres prenant soigneusement du recul le temps de lécher leurs plaies ou faire oublier les allégeances changeantes ou leurs choix douteux. Mais la guerre contre la Main Droite ne cessera jamais, et Lionel Davoust promet de ne pas en rester là avec cet univers, déjà agrémenté de quelques nouvelles.

Je n’aime toujours pas le thriller (cela ne fait que 3 fois que je le dis), mais du comme ça, j’en lirai bien plus souvent ! En jouant et déjouant les codes du genre au fil de « La Chute », en y ajoutant une bonne dose de fantastique dans « La Nuit », et en transcendant « Le Pouvoir » de profondes racines psychologiques et philosophiques, Lionel Davoust signe une œuvre marquante, oscillant entre une certaine réflexion sur l’humanité et un divertissement aussi addictif qu’intelligent.


Titre : Léviathan - Le Pouvoir
Série : Léviathan, tome 3
Auteur : Lionel Davoust
Couverture : service artistique Seuil
Éditeur : Don Quichotte éditions
Collection : Fiction
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 541
Format (en cm) : 14 x 22,5 x 3,8
Dépôt légal : mai 2013
ISBN : 978-2-35949-142-5
Prix : 23 €



À lire aussi sur la Yozone :
- la chronique du tome 1 : « Léviathan : La Chute » (et autres références sur Lionel Davoust en complément)
- le tome 2 : « Léviathan : La Nuit »


Nicolas Soffray
10 mai 2013






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