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Sidh (Le), tome 1 : Âmes de verre
Anthelme Hauchecorne
Midgard, fantaisie urbaine/ urban fantasy, 650 pages, février 2013, 18€

D’Anthelme Hauchecorne, nous avions chroniqué il y a quelque temps « Baroque’n’roll », premier volume de nouvelles qui nous révélait un auteur inscrit dans la veine de l’horrifique et du macabre, mais aussi capable d’instiller une forte touche d’humour à des récits éclectiques et inventifs. Déjà auteur il y a deux ans d’un roman, « La Tour des illusions », Anthelme Hauchecorne revient à la forme longue avec un fort volume de six-cent cinquante pages agrémenté d’illustrations de Pascal Quidault. Une fantaisie urbaine qui nous emmène à travers la mégalopole lilloise, mais aussi en dessous.



De la musique avant toute chose

La musique adoucit les mœurs et pourrait même avoir des vertus conjuratoires, puisqu’elle est aussi, comme l’explique un des personnages, “un crachat que l’artiste jette à la surface de la mort” . Mais tout commence par une scène démente au cours de laquelle un virtuose se déchaîne à tel point sur son violon que les cordes se mettent à fumer et que l’instrument prend feu. Un peu plus loin, les membres d’un groupe de rock sont retrouvés sauvagement assassinés dans leur loge. La musique du diable ? Peut-être, car il y a aussi des rockers qui ressemblent à “des vétérinaires d’épouvante munis de rasoirs en guise d’archets, qui joueraient leur obscène symphonie sur des bêtes écorchées.” Et c’est parti pour plus de six cents pages au long desquelles la musique revient sans cesse, instruments épouvantables à base de composants organiques humains, possessions diverses, et surtout, luttes autour des fragments du terrible Requiem du Dehors, partition autrefois conçue pour instaurer la paix entre les hommes et les Daedalos mais ayant eu l’effet inverse, et qui pourrait bien clore définitivement les portes du Sidh.

À quoi tout cela rime-t-il ? Seuls les Éveillés, capables de voir les abominations qui nous entourent, des individus comme vous et moi, que leur don a à un moment conduits en hôpital psychiatrique, le savent. Ils ont créé dans une usine désaffectée de la banlieue lilloise une organisation secrète nommée la Vigie, destinée à protéger les humains des Daedalos, également nommés Streums – des créatures intelligentes mais pas sympathiques du tout, qui tuent et dévorent – habitant le mystérieux En deçà, une version cauchemardesque de l’underground lillois. Et il semble bien qu’il y ait pire encore, en dessous ou au-delà de l’En deçà, une contré mystérieuse nommée le Sidh.

Un topos démoniaque

Fosses plongeant sous les stations de métro, tronçons d’égouts désaffectés, tunnels creusés dans des caves abandonnées... Le sous-sol de cette ville ressemble à un gruyère farci de monstres.” C’est en suivant la quête sans espoir de Vincent Zych, dont la femme et la fille ont été enlevées, et sans doute assassinées, en suivant la trajectoire et les combats de Camille, membre à part entière de la Vigie et tueuse de Daedalos, en s’intéressant aux nombreux autres personnages que l’on découvrira les horreurs du monde souterrain, sous une ville où “le progrès en marche a des allures de tableau de Giger : une toile de chairs glacées et de chromes brûlants” , et qui, déjà, a perdu une partie de son âme. L’En deçà, c’est un « millefeuille de strates... une interzone où les réalités s’affrontent... une topographie d’épouvante, chaotique et souterraine » où les horreurs sont monnaie courante, où le pire est assuré, et où il ne servirait à rien d’emmener plans ni boussole. Car, quand on descend dans l’En deçà, les espoirs d’en remonter sont bien minces. “Là bas, il n’y a ni carte ni topographie : tous les chemins mènent à la morgue.

Un roman ambitieux

Rock’n roll et Rachmaninov, Salvador Dali et Jérôme Bosch, tourments de l’âme et fusillades, grotesque classique et horreur moderne : Anthelme Hauchecorne n’a pas lésiné sur les moyens. Avec ici et là un brin d’humour (les terribles Daedalos souffriraient ainsi d’une allergie mortelle à la pâte de spéculoos), avec une touche de critique sociale assez conventionnelle, mais jamais inutile, avec des remarques bienvenues sur la déliquescence de notre monde ( “Si le talent s’achetait en barrette, en flacon ou en poudre, depuis le temps, les rues fourmilleraient de créateurs de renom ”, qui n’est pas sans rappeler une formule de Bernard Morlino : “S’il suffisait de prendre de la cocaïne pour devenir Jean Cocteau, les rues ne seraient plus que des annexes de la Bibliothèque Nationale” ), avec des descriptions souvent très évocatrices (la présentation de l’usine désaffectée n’est pas sans rappeler, sur une tonalité différente, les magnifiques descriptions de friches industrielles du « Villa Vortex » de Maurice G. Dantec), l’auteur emmène son lecteur comme sur une variante littéraire de l’attraction foraine du train fantôme, pour une série de découvertes et de péripéties effrayantes.

On pourra, ici et là, faire quelques menus reproches : la première partie nous semble offrir trop d’angles et de perspectives différentes, si bien qu’il faut un certain temps pour qu’apparaisse pleinement la trame et que l’on puisse réellement s’immerger dans le roman. Autre défaut, alors que l’auteur a manifestement la patte pour trouver des images et des réflexions joliment tournées ( “Les patchs incarnent une héraldique moderne où démons, dragons, griffons et zombis adoubent de leur sceau la noblesse de la nuit, l’aristocratie du larsen et de la fureur ” ) il se laisse parfois aller à des facilités d’écriture ( “sa physionomie de belette blette” ) ou à un humour qui, s’il répond à un certain sens du grotesque, peut donner l’impression d’aller à l’encontre du but recherché (cette créature qui a “un sourire à mi-chemin entre le chat du Cheshire et le piranha nourri aux brocolis. ” ) On reprochera également l’inévitable coïncidence romanesque, la scène de la pharmacie où les héros rencontrent par pur hasard le Marchand de Sable, qui apparaît passablement forcée.

Pour autant, au final, on retiendra beaucoup plus les éléments marquants que les imperfections. Par exemple le personnage du Craqueuhle, déclinaison grunge et modernisée du croquemitaine, avec duplicité diabolique et patois lorrain, entité terrifiante et veule, pourvue d’une physionomie foraine et d’un corps évoquant celui d’une « mygale famélique », perpétuellement affamé et jamais rassasié, et qui apparaît comme une réussite incontestable. On n’est pas près d’oublier non plus la terrible maison Caffart, ni les péripéties avec la dague vivante. Mais nous n’en dirons pas plus, de crainte de gâcher le plaisir du lecteur.

Des influences très visuelles

Puis le monstre l’installe sur la vitre poussiéreuse d’un flipper en cuivre dont le tableau de scores figure le laboratoire d’un savant fou ” : si l’on ne peut nier les influences littéraires, l’écriture très visuelle d’un grand nombre de scènes renvoie bien plus souvent aux images des comics ou du cinéma fantastique, et à cette surenchère pratiquée avec une certaine jubilation dans le spectacle horrifique tel que le conçoivent des réalisateurs comme Sam Raimi et consorts. Autre code du cinéma fantastique et de la surenchère, la réapparition rituelle, sous des apparences souvent de plus en plus effrayantes, de ces personnages que nous serions bien naïfs, après les avoir vus se faire découper en morceaux, de croire un tant soit peu trépassés. On n’ose imaginer, devant l’imagerie mise en œuvre, la somme d’effets spéciaux que demanderait la transposition à l’écran de ces « Âmes de verre ». La répétition de ces scènes parfois crues et très « clivebarkeriennes », on s’en doute, ressort beaucoup plus des conventions stylistiques du genre que d’un désir, ou d’un essai, de faire croître progressivement l’épouvante. Il n’y pas ici, comme souvent en littérature, de crescendo propre à générer l’angoisse, puis la terreur, mais bien plutôt accumulation d’images épouvantables qui, en prenant appui sur les fondements d’une imagerie à présent assez répandue, et certainement populaire, contribuent à créer cet autre monde, ou plutôt ce monde parallèle, coexistant, symbiotique presque, où tout peut arriver, et surtout le pire. Un monde effrayant de A à Z, un univers prodigue en dépravations et monstruosités, et en monstres tout court ; mais, si glauque, macabre et gore reviennent régulièrement à la charge, ils sont là plus en tant qu’éléments constitutifs que par quelque appétence inavouée pour le gratuitement morbide ; ce sont là, aussi, les âmes des hommes et des monstres, guère différentes au demeurant, qui apparaissent sous des formes particulièrement imagées. Et l’on apprécie au passage certaines séquences d’action elles aussi très visuelles, par exemple ce chapitre dans le métro avec le scaphandrier et l’ophiure, qui n’est pas sans évoquer les scènes les plus réussies du « Hellboy » de Guillermo del Toro.

Une réalisation soignée

On notera un soin certain apporté à la réalisation du volume. Outre une couverture avec vernis sélectif, le roman est agrémenté de plusieurs illustrations de Pascal Quidault, dans un style mêlant steampunk et horrifique (sa harpe macabre, particulièrement réussie, n’est pas sans évoquer le piano imaginé par Aurélien Police pour la jaquette du disque Piandemonium de Krzysztof A. Janczak ), un style qui colle parfaitement à l’atmosphère du récit. La mise en page, également travaillée, avec dessins en tant que séparateurs de paragraphes et surtout feuillets grisés pour, d’une part le Journal de Vincent Zych, d’autre part les extraits du Codex metropolis (une somme d’informations sur la Vigie, les Daedalos et autres mystères) offre à ceux qui s’intéressent le plus à l’action l’opportunité de négliger le « background » (ou, devrions-nous plutôt écrire, l’underground) didactique, ou même de sauter ici et là des chapitres pour suivre d’abord les aventures de Zych, comme certains ont depuis toujours tendance à le faire dans ces romans populaires qui décrivent des destinées parallèles.

Et la mégalopole lilloise dans tout ça ?

Maintenant que l’on sait ce que dévoile « Âmes de verre  », faut-il faire un détour par Lille ou au contraire éviter à tout prix cette ville tentaculaire ? À cette question, nous serions bien en peine d’apporter la moindre réponse. Reste qu’après avoir lu un tel ouvrage les Lillois, passés malgré eux au statut d’Éveillés, ou à tout le moins à celui d’avertis, ne manqueront pas, le soir, de fermer hermétiquement les volets sur leurs triples vitrages, ni de verrouiller leurs portes à quadruple tour. Encore tout ceci n’est-il qu’un début, puisque la fin du volume nous gratifie du premier chapitre d’un second tome à venir. Sera-t-il possible de survivre à ces nouvelles épouvantes ? La réponse dans quelque temps, si d’ici là les monstres du Sidh ne sont pas remontés à la surface pour nous emporter.


Titre : Âmes de verre
Auteur : Anthelme Hauchecorne
Couverture : Pascal Quidault
Illustrations intérieures : Pascal Quidault
Relecture : Estelle Faye, Joëlle Lechartier, Magali Prigent, Pascale Rousseau
Éditeur : Midgard
Pages : 650
Format (en cm) : 13 x 21 x 4,3
Dépôt légal : février 2013
ISBN : 978-2-36599-030-1
Prix : 18 €



Anthelme Hauchecorne sur la Yozone :
- La chronique de « Baroque’n’roll »


Hilaire Alrune
26 avril 2013


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