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Feed
Mira Grant
Bragelonne, traduit de l’anglais (États-unis), fantastique / thriller / bit-lit, 449 pages, octobre 2012, 24€

Mira Grant est une jeune femme charmante, dont les loisirs sont consacrés à l’écriture d’histoires de zombies. Avec « Feed » elle met en scène, de manière assez réaliste, ce que pourrait être l’Amérique future. Si son roman est bien entendu prétexte à une critique sociale de l’Amérique, et soutient la thèse que comparés à certains groupes de pression et à quelques hommes politiques, les zombies ne constituent finalement peut-être pas l’espèce la plus terrifiante, elle donne également d’excellent conseils qui peuvent se révéler utiles, même sur d’autres continents. « À moins d’être un tireur d’élite on ne vise pas la tête, mais les genoux ; un zombie estropié avance beaucoup moins vite, ce qui laisse beaucoup plus de temps pour viser. » Comme quoi il y a des jeunes filles romantiques qui ne sont pas entièrement dépourvues de sens pratique. Venant de la part d’une romancière dont la quatrième de couverture nous dit qu’elle dort avec une machette sous son oreiller, on n’en attendait certainement pas moins.



« Les fans de l’œuvre de Romero ont appliqué à la réalité les leçons apprises dans un millier de films de zombies. Ils ont échangé des informations à propos des attaques et des résultats obtenus sur un millier de blogs d’un peu partout dans le monde et l’humanité a survécu. »

Nous sommes quelques années dans le futur, en 2014. Un scientifique de haut vol est parvenu à modifier un rhinovirus qui, au lieu de transmettre le rhume, nous en protège définitivement. Une autre équipe scientifique a réussi à transformer un filovirus (genre auquel appartiennent les terrifiants Ebola, Marburg et autres Lassa) comme vecteur de matériel génétique permettant de guérir les cancers. Des progressistes, persuadés que ces avancées thérapeutiques majeures ne bénéficieraient qu’aux plus riches, les ont volées pour les répandre par épandage aérien. Rien d’autre dans toute cette histoire que des gens œuvrant pour le bien de l’humanité. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions. Les micro-organismes se sont recombinés en un terrible virus, nommé « Kerlis-Amberlee », dont les effets se sont révélés effroyables. Rien qu’au cours de l’été 2014, trente-deux pour cent de la population mondiale a péri.

Qui a sauvé l’humanité à cette occasion ? Le cinéaste précurseur Georges Romero, certes, mais aussi les blogueurs. Car, alors que les autorités peinaient à prendre la mesure de la gravité de la situation, alors que les médias traditionnels croyaient encore à une gigantesque plaisanterie, les internautes, élevés aux récits d’horreur, démarraient au quart de tour en appliquant et en diffusant conseils, astuces, avertissements et tutti quanti. Ce sont eux qui en définitive ont sauvé le monde – ou tout au moins l’Amérique du Nord, car ce roman américain, est, comme il était prévisible, intégralement américano-centriste, et si l’on excepte de très maigres allusions, le monde extérieur apparaît absolument dépourvu d’existence. Quoi qu’il en soit, l’Amérique elle-même y est profondément modifiée : des larges zones sont la proie des infectés, et, même dans les régions dites sécurisées, des foyers apparaissent de façon régulière, mais imprévisible.

« Le virus Kellis-Amberlee est devenu une constante de notre existence. On vit, on meurt, et après on se lève et on traîne des pieds en essayant de dévorer ses amis et sa famille. »

C’est donc dans un monde légèrement différent du nôtre, marqué à la fois par les bloggeurs et les zombies, qu’ont grandi Georgia et Shaun Mason, tous deux adoptés par des parents eux-mêmes rapaces absolus des médias et de l’information. Les deux adolescents sont très complices ; comme dans tout couple de frère et sœur, Georgia apparaît plus raisonnable, Shaun plus tête brûlée : il n’aime rien de plus au monde que de faire de dangereux reportages en territoire infecté. Et tous deux prennent à l’occasion des risques tels que leurs enquêtes et documentaires sont de plus en plus prisés.

« – Vous vous êtes exprimé pour la suppression de la loi qui permet de prêter assistance à des citoyens en difficulté ou en détresse. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ? – C’est simple comme bonjour. Une personne en détresse n’en est pas arrivée là par hasard. »

C’est dans ce contexte qu’au cours de la campagne présidentielle de 2034, le sénateur Ryman, qui cherche à obtenir l’investiture au sein du parti républicain, décide, à la barbe des médias traditionnels, d’inviter Shaun et Georgia, ainsi que leur associée Georgette « Buffy » Meissonnier, à suivre sa campagne. Très vite, entre ce jeune politicien ambitieux, mais également honnête et ouvert, et ses jeunes amis, le courant passe. C’est l’occasion de la description d’une campagne vue de l’intérieur, et de savoureux interviews avec le sénateur, mais aussi avec ses concurrents. De multiples occasions, donc, pour Shaun et Georgia de découvrir le monde politique de l’intérieur, ses méandres, ses complexités, ses manipulations, ses hypocrisies. Et de faire, également, un nouvel apprentissage du réel – car si le dialogue dont nous donnons ci-dessus un extrait est bien évidemment terrifiant, il était, également, prémonitoire, puisqu’il aura constitué, dans le monde réel, un des thèmes sur lesquels se sont affrontés Barack Obama et son adversaire au cours de la campagne présidentielle américaine de 2012.

« La plupart des filles apprennent comment s’habiller pour assister à une réception ou aller à un rendez-vous. Moi, je sais comment me préparer avant d’entrer dans une zone de risque biologique. »


Mais l’intrigue, on s’en doute, n’en restera pas là. Car si l’équipe de bloggeurs goûte au luxe des déplacements officiels, des hôtels, des salons de réception, du matériel de mise en ligne dernier cri, les choses ne tardent guère à se compliquer. Un sabotage criminel a lieu dans l’équipe du sénateur, aboutissant à une première attaque zombie dans son équipe de campagne. Puis le ranch où vit sa famille est le lieu d’une conversion virale inattendue : le sénateur y perd ses parents et sa fille aînée. Shaun et Georgia enquêtent là où nul autre, manifestement, n’a envie de trop regarder. Et bientôt, ce sont eux-mêmes et leurs amis qui sont pris pour cibles. L’horreur zombie devient permanente, et ça ne tarde pas à flinguer dans tous les sens.

Un roman qui fonctionne

Manipulations, trahisons, révélations, mystères : de peur de gâcher le plaisir du lecteur, nous n’en dirons pas plus sur l’intrigue. La narration mise en scène par Mira Grant est efficace. Les dialogues, omniprésents, souvent enlevés, parfois subtils (mais pas toujours utiles, ainsi du dialogue explicatif du chapitre vingt) concourent à rendre la lecture facile et plaisante. La structure (quatre parties, vingt-neuf chapitres brefs), est dynamisée par des extraits de blogs : « Vive le roi », blog de Shaun Mason, « Eakly Oklahoma », de Georgette « appelez-moi Buffy » Meissonier, « Âmes sensibles s’abstenir » de Georgia Mason, et « Un point de vue différent », blog d’un autre de leurs associés, Richard Cousins. Autant de petits billets efficaces qui apportent compléments, éclairages nouveaux, ou ressentis personnels des protagonistes.

L’on pourrait se dire, parvenu aux deux tiers du roman, qu’avec « Feed » la littérature de zombie a atteint sa vitesse de croisière, une sorte de routine romanesque où le mort-vivant, une fois banalisé dans un contexte où il apparaît à la fois en tant que toile de fond et que menace récurrente, n’est plus guère que matière à apporter un peu de piment à l’intrigue ou décrire les modifications du mode de vie entraînées par son existence. Moins d’action, pour rester dans le roman dévolu au genre, que le très agité « Patient zéro » de Jonathan Maberry, moins d’émotion pure que l’émouvant « Apocalypse zombie », lui aussi de Jonathan Maberry.

Mais un tel constat, bien évidemment partiel, ne saurait être fait que sans tenir compte de la dernière partie, bouleversante à souhait, dans laquelle Mira Grant se révèle d’une habileté et d’une envergure bien supérieures à celles des simples auteurs de bit-lit. Si certains des développements du récit reposent sur une astuce de narration qui n’est pas vraiment nouvelle, force est d’admettre que les derniers chapitres fonctionnent à la perfection, en un crescendo dans l’émotion et l’épouvante qui en font ouvrage que l’on ne risque pas d’oublier dans les heures suivant sa lecture.

Tout à la fois divertissement et drame, tout à la fois satire politique et critique intelligente de ce qu’est réellement l’Amérique, tout à la fois récit d’action et description des évolutions sociologiques du monde contemporain, « Feed » a en définitive plus d’un argument pour séduire. Notons, pour terminer, que ce roman fait partie d’une série nommée « Newflesh », dont le second ouvrage, intitulé « Deadline », doit être publié par Bragelonne dans quelques mois. Il y a toute chance pour que nous nous y intéressions le moment venu.


Titre : Feed (Feed, 2010)
Série : Newflesh (Newflesh ), tome I
Auteur : Mira Grant
Traduction de l’anglais (États-unis) : Benoît Domis
Couverture : Shutterstock
Éditeur : Bragelonne
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 449
Format (en cm) : 15,3 x 24 x 4,2
Dépôt légal : octobre 2012
ISBN : 978-2-35294-605-2
Prix : 24 €



Quelques histoires de zombies sur la Yozone :
- « Apocalypse zombie » de Jonathan Maberry
- « World War Z » de Max Brooks
- « Guide de survie en territoire zombie » de Max Brooks


Hilaire Alrune
6 novembre 2012


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