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Machine à écrire la mort (La)
Ryan North, Matthew Bernardo et David Malki !
Fleuve Noir, traduit de l’anglais (États-Unis), fantastique, 509 pages, octobre 2012, 20,90€

Les trois anthologistes, Ryan North, Matthew Bennardo et David Malki ! (oui, le nom de ce dernier s’écrit bien avec un point d’exclamation), ont eu l’idée d’une machine capable de prédire la mort de chacun à partir d’un simple échantillon de sang – même si, aux dires de certains, cette goutte de sang n’est qu’un artifice inutile destiné à théâtraliser la manœuvre. Une sorte d’augure technologique, une pythie mécanique propre à vous expliquer comment vous allez en finir, mais capable également de ne vous informer des circonstances de votre trépas que de la manière la plus sibylline qui soit. Puis, meilleure idée encore de la part de trois anthologistes, ils ont préféré, plutôt que de proposer cette thématique à des auteurs connus ou reconnus, très largement diffuser leur appel à textes et sélectionner les meilleurs textes obtenus en retour. La moisson ainsi engrangée apparaît ample, variée, et d’une excellente tenue.



« Un prêtre parle à Dieu des confessions qu’il a recueillies, moi je note les oracles dans le registre de maintenance. »

La Machine... et quelle Machine ! Bien rares sont ceux qui lui trouvent un autre nom, comme la Machine Médium Morbide ou le Prédictor. Si elle n’a, à première vue, rien de divin, ses pouvoirs sont au moins diaboliques. Un mot, parfois quelques mots, parfois une phrase entière. Elle est infaillible. Elle peut être d’une objectivité sans âme, d’une cruauté glaciale, mais également moqueuse, tragique, ironique, sarcastique. Et, comme tous les augures, machiavéliquement ambigüe.

Cette ambigüité, il fallait s’y attendre, est une des premières choses auxquelles bien des auteurs ont pensé. Elle est donc largement représentée à travers ce volume, avec à chaque fois des masques différents. Ainsi dans “Désespoir” de K.M. Lawrence où des médecins comprennent que, quoiqu’ils puissent faire ou ne pas faire, ils seront responsables du décès de leurs patients, du dramatique et un peu convenu “Piano ” de Rafa Franco, de l’excellent, impitoyable et quasi-instantané “Suicide ” de David Michael Wharton, de l’angoissant “Tué par Daniel ” de Julia Wainwright ou du mi-pathétique et mi-hilarant “Amande” de John Chernega.

« Au mieux : Vieillesse. Au pire : quelque chose d’épouvantable, une prophétie autoréalisatrice contre laquelle nul ne pouvait rien. »

Ambigüité, certes mais au-delà ? La question que l’on se pose immanquablement, c’est de savoir dans quelle mesure l’information délivrée par la machine peut être envisagée comme un avertissement permettant de s’y soustraire. C’est hélas sans compter l’infaillibilité de la machine à écrire la mort : ceux qui se croient plus malins ne manqueront pas, en tentant d’y échapper, de transformer son diagnostic en prophétie auto-réalisatrice, impasse logique au centre de “Peloton d’exécution ” de J. Jack Unrau (la seule nouvelle du volume qui, malgré une bonne idée, pourrait être, en raison de ficelles scénaristiques au-delà de l’invraisemblable, qualifiée de réellement faible.) Ce paradoxe est également au cœur d’ “Explosé”, de Tom Francis, dans laquelle les expérimentateurs réalisent qu’il est impossible de changer le cours des choses, même à l’aide d’une très belle idée de machine stochastique qu’ils nomment « L’Idiot de Schrödinger ». « La Machine ne change pas la réponse, elle a tout prévu. C’est l’une de ses capacités les plus étranges et les plus troublantes ». Pire encore, « elle sait avec certitude comment nous allons réagir à sa prédiction. » L’on s’attend, dans cette nouvelle, à sombrer dans les vertiges logiques propres à l’intervention du démon de Maxwell, mais nos expérimentateurs prennent une autre direction.
D’autres protagonistes, paralysés par ce dilemme, ne sauront plus comment se comporter ni comment appréhender des situations difficiles, notamment en temps de guerre. C’est le cas des personnages de “Faim ” de Matthew Bennardo ou de “Tué par un sniper ” de Bartholomew von Klick. Pire encore, en temps de paix, l’on pourra regrouper dans un même avion toutes les personnes pour qui la Machine aura pronostiqué un crash, et les envoyer volontairement au tapis pour éviter que d’autres personnes ne connaissent la même fin tragique. Quant à tous ceux qui doivent mourir dans une explosion nucléaire, il apparaît prudent de les regrouper à l’écart. Mais, alors que l’on ignore la date fatidique, ira-t-on jusqu’à appuyer sur le bouton avant qu’ils ne se dispersent ?

« Toute ma génération, un pied sur l’échafaud, partage le même humour. »

Mais une fois que l’on a pensé à cette ambiguïté, une fois que l’on s’est heurté à la fatalité, d’autres thèmes s’imposent. Faut-il se faire tester par cette machine ? Ne vaut-il pas mieux rester dans l’ignorance, puisqu’elle a toujours raison et que la connaissance de ses prédictions ne permettra jamais de rien changer ? Et, pour les adultes, quelles décision prendre à la place des plus jeunes ? Plusieurs récits s’attachent à la découverte ritualisée de la prédiction fatale dès l’âge de seize ans, dans le cadre scolaire ou en dehors. Majorité légale, certes, mais les véritables motifs en sont peut être bien différents : « Tim soutient qu’à partir de la seconde, les parents trouvent leurs enfants tellement agaçants qu’ils commencent à mieux accepter l’idée qu’ils puissent mourir. Selon Allycia, c’est plutôt qu’à notre âge on se croit immortel et que ça les arrange de nous filer les jetons », écrit Erin MacKean dans “Pas coucou mais coule,” un joli texte placé sous le signe de l’indéchiffrable. “Lutte au couteau en prison” de Shaenon K. Garrity n’est certainement pas aussi poétique, mais permet à un adolescent de découvrir des aspects salvateurs : « C’est ce qu’il y avait de drôle avec la machine de la mort. En t’enchaînant à ton avenir, elle t’ouvrait des possibilités auxquelles tu n’aurais jamais songé. »

« Notre bureau a la fièvre de la mort. C’est moins macabre que ça en a l’air. Cela veut simplement dire qu’un tas de collaborateurs se sont subitement intéressés à la manière dont ils vont casser leur pipe. D’accord, c’est aussi macabre que ça en a l’air. »

Une fois la prédiction découverte à l’âge de seize ans – pour ceux qui ne l’ont pas refusée – vient le temps de l’âge adulte avec toujours la même question, mais aussi d’autres enjeux. L’on peut continuer à s’amuser : William Grallo, dans “Au terme d’une longue vie... ” imagine des Soirées Morgues où l’on ne boit que dans des chope-urnes funéraires. Un humour partagé par Ben « Yahtzee » Croshaw dans “Crise cardiaque après avoir couché avec un mineur”, suffisamment habile pour que l’on n’en pressente la fin qu’une page avant le dénouement. Mais lorsque la machine annonce que l’on va mourir d’amour, la drôlerie s’estompe ; et bien des angoisses peuvent naître de ce mot : c’est ce que nous fait comprendre avec finesse “Caramels ” de Kit Yona. L’inéluctable encore chez ces adultes jeunes avec “En essayant de sauver quelqu’un ” de Delisa Chaponda, dramatique et émouvante à souhait. Et c’est lorsque l’on s’installe dans l’âge adulte que surviennent d’autres problèmes encore. Est-il logique, éthique, ou tout simplement acceptable de prédire la mort de son enfant à naître à partir d’un échantillon de sang prélevé au stade anténatal ? Est-il éthique de concevoir jusqu’au bout un enfant destiné à mourir jeune ? Est-il humain de se réjouir, si l’issue en est lointaine, de la cause de la mort de son enfant ? Telles sont les étonnantes questions que pose à mi-mot James L. Sutter dans la nouvelle “Fausse couche.”

La Machine, encore la Machine... et bien d’autres thèmes encore

Mais la palette de cette anthologie de trente-quatre textes ne saurait se résoudre à quelques thèmes. L’on découvre ici et là des récits très sombres, par exemple “Poisson-ballon mal préparé ” de Gord Sellar, ou le remarquable “Légumes ” de Chris Cox, d’une noirceur sans fond. L’on est confronté à des contre-utopies totalitaires ou des futurs sans espoir où l’on discrimine et répartit les individus en fonction de leur prédiction. L’on s’effare d’une sorte de surréalisme morbide avec “Dépecé et dévoré par les lions ” de Jeffrey Wells ou des dérives psychiatriques de “ ? ” de Randall Munroe, mais l’on partage l’apaisement né de l’acceptation de de la fatalité avec “Noyade ” de C. E. Guimont. L’on est confronté au mercantilisme effréné de la Machine (sans guère savoir à quoi elle sert vraiment, mais ce qui compte c’est de vendre) dans l’amusant “Cocaïne et antalgiques” de David Malki ! L’on découvre une variante impitoyablement cruelle dans laquelle la machine donne également la « DE « qui est Date Exacte de la mort (nous autres français aurions tendance à voir dans cet acronyme une non moins morbide Date d’Expiration ), l’on découvre qu’il est trop tard pour détruire les Machines dans “Feu allié” de Douglas J. Lane. Dans“Anévrisme,” Alexander Banner effectue au nez de la mort (et des invités) un tour de passe-passe particulièrement subtil. Avec “Meurtre et suicide, à la suite,” Ryan North écrit l’une des variantes les plus brillantes du recueil en imaginant, à partir de cette machine à prédire le futur, une manière d’envoyer un message dans le passé. Et c’est finalement dans un registre inattendu qu’avec “Cassandre ”, T. J. Radcliffe fait l’hypothèse que la machine rend des oracles trop ambigus pour avoir du succès, retombant dans l’obscurité comme tant d’autres inventions dont l’heure n’est jamais réellement venue. Et si sa prédiction n’est rien d’autre que « des mots sur un bout de papier distribué par une antiquité dans le centre commercial d’un trou paumé  », elle est néanmoins suffisamment convaincante pour pousser une jeune femme à se lancer dans une tentative désespérée pour éviter l’apocalypse.

« Elle lui tendit le papier sur lequel, comme la dernière fois, comme toujours, n’était imprimé aucun mot. »

On n’attendra pas de ce recueil, dédié à l’efficacité, des chef-d’œuvre de style : il n’en contient pas. On y trouve pourtant, au-delà de la floraison d’idées, plusieurs nouvelles remarquables, écrites avec sobriété et discrétion, à la manière de Dino Buzzati, particulièrement familier de thème. Citons parmi ces récits “Mort thermique de l’univers ” de James Foreman, le simplissime, dépouillé et très émouvant “Cancer” de Camron Miller, ou le “Rien ” de Pelotard, un très beau récit consacré à l’immortalité qui aurait pu être écrit par Ray Bradbury.

On l’aura compris : ce volume est non seulement particulièrement riche, mais aussi au-dessus du niveau de bien d’autres anthologies. Une idée remarquable donc que celle de ce recueil, et une excellente initiative des éditions Fleuve Noir que d’en avoir rapidement proposé la traduction. Le seul reproche que l’on pourrait faire à ce florilège de textes est celui d’un américano-centrisme marqué : si certaines nouvelles se déroulent à l’étranger (id est : un endroit où l’on n’est pas en sécurité), les narrateurs, à l’exception de celle de Gord Sellar, en sont immuablement américains. On aimerait en effet imaginer comment une telle machine serait accueillie sur d’autres terres et dans d’autres civilisations. Mais notre frustration, espérons-le, ne sera que transitoire. On murmure en effet qu’outre Atlantique un tome deux est en préparation : on espère qu’une fois ce deuxième volume publié, il sera rapidement traduit. Car le sujet est bien loin d’être épuisé, et, si pour notre part nous ne sommes que de passage, le thème de la mort, lui, est indiscutablement immortel.


Titre : La Machine à écrire la mort (Machine of death, A collection of stories about people who know how they will die, 2010)
Auteur : Ryan North, Matthew Bernardo et David Malki !
Traduction de l’anglais (Etats-Unis : Maxime Berrée
Couverture : Yury Kuzmin
Éditeur : Fleuve Noir
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 509
Format (en cm) : 14 x 22,5 x 3,4
Dépôt légal : octobre 2012
ISBN : 978-2-265-09443-7
Prix : 20,90 €



Hilaire Alrune

17 novembre 2012




 
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