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Elric : les buveurs d’âmes
Michael Moorcock & Fabrice Colin
Fleuve Noir, Fantasy, roman (France), fantasy mythique, 266 pages, mai 2011, 19,77€

Elric, empereur déchu de Melniboné, n’a plus qu’un souhait : se débarrasser de son épée maudite, Stormbringer. Mais c’est également cette arme symbiotique qui le maintient en vie, lui le prince albinos éternellement maladif.
Aussi Elric est-il déterminé à rejoindre l’antique et (elle aussi) déchue cité de Soom, envahie par la jungle et peuplée dit-on de cannibales, car y pousse l’Anémone noire, qui, à défaut de le rendre immortel, pourrait soigner le mal qui le ronge...
Mais tout n’est pas si simple : le roi de Uyt, également à la recherche de la fleur miraculeuse, a disparu corps et biens dans la jungle. Capturé par les sauvages, comme le rapporte à ses filles le seul survivant, un mercenaire melnibonéen, ancien prince-dragon qui voue une haine sans bornes à Elric. Et il n’est pas le seul : d’autres Melnibonéens souhaitent faire payer à l’Empereur la chute de leur cité.



Rude programme qui attend Elric, qui est décidé à ne plus tirer Stormbringer hors de son fourreau. Pour ceux qui ont lu le cycle d’Elric (Pocket, réédition sous le titre « Tout Elric » en Omnibus), cela n’est pas une surprise. Pour ceux qui (honte sur eux) découvriront ce classique de la fantasy comme moi (honte sur moi) par ce tout dernier roman, Fabrice Colin (que j’encense régulièrement, ce type est l’auteur le plus éclectique et le plus passionnant du paysage imaginaire français) saupoudre ces Buveurs d’âmes de nombreux rappels aux éléments majeurs de la vie d’Elric. Principalement : il est la cause de la ruine de Melniboné, et a été contraint de tuer Cymoril, l’amour de sa vie, avec Stormbringer, cette épée buveuse d’âmes dont il ne peut se séparer. C’est suffisant pour comprendre sa détermination à trouver l’Anémone noire, mais cela ne nous dispense pas de nous plonger dans la saga de Michael Moorcock, qui a supervisé l’écriture de ce tome.

Je ne me hasarderai donc pas, faute d’avoir lu précédemment l’œuvre de Moorcock, à des comparaisons de style. Savoir que l’auteur original adoube son successeur d’un temps balaie le moindre doute quant au respect du fond.
Le roman s’avère tel qu’on peut s’y attendre. L’univers, délicieusement dark fantasy, transpire dans ses noms et ses ambiances une sorte de déchéance universelle des royaumes. La cité où se rassemble la seconde expédition vers Soom est une république, preuve s’il était besoin que les choses sont tombées bien bas. Les Melnibonéens, apatrides depuis la destruction de leur île-cité, font figure de vestiges du passé, destinés à l’extinction. Leur temps est terminé. Elric lui-même, en se débarrassant de Stormbringer, souhaite tourner la page.

Fabrice Colin ne nous dresse pas un portrait flatteur du Loup Blanc. Plus affaibli que jamais par les drogues dont il abuse pour se passer de l’épée buveuse d’âmes, Elric semble aux portes de la mort, et se raccroche à sa quête - une anémone qui ne fleurit qu’une fois par siècle - avec l’énergie du désespoir. C’est la réussite ou la mort. Le Destin lui-même semble lui refuser toute autre alternative : la Mort répugne à venir prendre Elric avant l’heure, refuse de lui laisser cette porte de sortie trop facile. Le prince cynique est le premier à rire de cette chance insolente qui ne fait que le tourmenter un peu plus, la mort prenant ses compagnons plutôt que lui, le laissant brisé mais vivant, le forçant à avancer, toujours...

C’est dans les seconds rôles « originaux » et leur qualité, leur complexité, qu’on retrouvera tout le talent du Français. Dyvim, le prince-dragon déchu, oscille entre sa haine pour Elric et le sens de l’honneur qu’il a chevillé au corps. Idem des autres Melnibonéens, Elruf Crann en tête, prêts au début à tout pour se venger de l’Empereur. Les deux princesses d’Uyt, tellement opposées, feront réagir différemment les mâles embarqués dans cette expédition.
Comme on s’en doute, sauver le roi d’Uyt est pour certains une aubaine, pour d’autres un prétexte. Les luttes de pouvoir et autres complots de cour prennent une autre dimension lorsque le petit groupe remonte le fleuve vers Soom. Les nerfs sont à vif, et la jungle proche. Eux qui devraient rester unis vont exploser, leur groupe avec.

La fin, véritable feu d’artifice, invoque les plus belles fresques de la fantasy et du cinéma d’aventure : la jungle, une cité engloutie par la végétation, une poignée de fiers combattants contre des myriades de cannibales... Et la nuit... car l’Anémone fleurit à la lumière de la pleine lune, bien sûr...

Non, rien, vraiment, ne peut vous empêcher d’ouvrir cet Elric à moitié français. La langueur du prince vous contaminera lentement, au fil de sa chute toujours plus bas, mais comme lui vous continuerez d’avancer, sans autre choix possible...Et comme lui vous serez récompensé, sentant la vie battre pleinement dans vos veines, quel qu’en soit le prix.

Bref, Fabrice Colin, une nouvelle fois, remporte tous mes suffrages en redonnant un nouveau souffle à ce héros emblématique de la dark fantasy des années 60. Et de nous montrer, après quelques années de fantasy trop calibrée ou trop idéalisante, que c’est dans la chute que les héros sont les plus merveilleux. Brom l’illustre à merveille avec cet albinos à la pose tellement héroïque qu’on ne remarque presque pas qu’il n’y a que son épée qui l’empêche de s’écrouler, épuisé. Tout Elric est là.


Titre : Elric : les buveurs d’âmes
Cycle : Elric
Auteur : Fabrice Colin, avec la collaboration de Michael Moorcock
Couverture : Gerald Brom
Éditeur : Fleuve Noir
Collection : SF Fantasy
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 266
Format (en cm) : 14 x 22,5 x 2,7
Dépôt légal : mai 2011
ISBN : 9782265089129
Prix : 19,77 €


note : chronique d’après lecture sur épreuves non corrigées.


Nicolas Soffray
9 octobre 2012






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