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Laurent Genefort et la déferlante alien
Une invasion atypique
Ils sont là. Ils sont innombrables.

Il y a quelques mois, Laurent Genefort frappait fort. Pas moins de deux ouvrages concomitants, « Points chauds » et « Aliens mode d’emploi », se matérialisaient aux éditions du Bélial’ et sur les tables des libraires. En choisissant de décrire non pas une invasion mais plusieurs, en imaginant toute une série de races distinctes débarquant par d’innombrables portails sur notre planète, notre auteur sortait ouvertement des schémas classiques. Mais il ne s’en démarquait pas seulement sur le plan quantitatif : la mise en scène d’extra-terrestres non belliqueux se contentant, le temps de passer d’un portail à un autre, de marcher sur les plante-bandes terriennes, et la description des bouleversements lents, mais inexorables, générés par de tels évènements, permettait d’aborder un thème connu par une voie peu usitée. Nous avions chroniqué ces deux volumes dès leur sortie, mais ils nous sont apparus suffisamment originaux pour que nous posions quelques questions à Laurent Genefort.



La science-fiction fait souvent office d’instrument d’optique permettant de mieux voir notre présent. À n’en pas douter, « Points chauds », avec ses transhumances d’extra-terrestres dont on ne sait pas quoi faire, évoque, sans jamais sombrer dans la dénonciation ni dans la polémique, bien des thématiques du présent. Et laisse entendre que des rencontres du troisième type pourraient très bien s’orienter dans des directions que les classiques du genre n’ont pas explorées. Pour vous, ce choix résultait-il de la volonté d’arpenter de nouveaux chemins, ou simplement de parler de ce que nous avons déjà sous les yeux ?

Je ne me suis jamais caché que le point de départ de « Rempart », la nouvelle à l’origine de « Points chauds », était le film « District 9 » ; ce film m’a marqué, autant par son contenu que par la volonté de s’adresser à des adultes par son point de vue réaliste et sans concession. À partir de là, j’ai mis en place un dispositif fictionnel différent. L’intention de base, pour simplifier au maximum, était de pousser au maximum la relativisation de l’humanité dans l’univers ; celle-ci n’est plus qu’une espèce parmi d’autres, et l’immense majorité des aliens qui débarquent sur Terre ne restent pas. C’est donc une « anti-invasion » selon les critères classiques. Mais cette approche me paraît une évidence. Je ne me voyais pas refaire un « Guerre des mondes » ou un « Skyline ». Les films récents d’invasion extraterrestre et même une bonne partie des romans sur le thème, celui de Silverberg par exemple, me paraissent incroyablement datés.

La narration polyphonique de « Points chauds » avec des personnages d’obédiences différentes (chercheur, militaire, humanitaire, etc.) sert parfaitement votre propos. Cette structure était-elle intentionnelle dès le départ, le choix de coller au mode et au monde de l’information morcelée, du puzzle qu’il faut soi-même reconstruire si l’on veut atteindre la compréhension nécessaire à l’anticipation, ou s’est-elle imposée d’elle-même au fil de l’écriture ?

Il s’agissait bien d’un prérequis à l’écriture. Chaque ligne narrative a été écrite indépendamment, puis j’ai assemblé le millefeuille. La speculative fiction est un exercice extrêmement ardu, pour moi tout au moins, et le modèle de la fresque éclatée m’est apparu comme le moyen idéal de retranscrire cette idée d’un futur ou tout peut changer en quelques années, voire en quelques mois – où le présent a tout envahi. La multiplicité des points de vue est le moyen le plus naturel pour montrer ce morcellement.

Une idée particulièrement habile de cette narration polyphonique – je dirais même, polyethnique – est de faire considérer les aliens du point de vue de ces autres « aliens » que sont pour nous, lexicalement parlant, des humains d’autres pays. Qui, finalement, ne nous apparaissent pas toujours plus étrangers que des compatriotes appartenant à des castes ou des corps de métier qui ne sont pas les nôtres. Une manière de dire que les véritables aliens ne sont pas forcément ceux qui viennent de très loin ?

Disons que sur l’échelle de l’étrangeté, chacun est à égalité… En tout cas, j’avais dans l’idée de me démarquer du modèle des récits d’invasion en cessant de prendre l’unique point de vue occidental, qui fait le lit de l’idéologie huntingtonienne du choc des civilisations. « Points chauds » présente une expérience de pensée inverse. Mais en moulant le lecteur dans des personnages de diverses nationalités, je voulais aussi montrer que les affinités sont, parfois et de manière souvent non calculée, plus grandes que les disparités. Finalement, dans le roman, humains et extraterrestres ne cessent jamais de communiquer. Ce que montrent les situations que je décris, c’est qu’un terrain d’entente se fabrique plutôt qu’il ne se découvre.

« Points chauds », on le comprend dans les tout derniers chapitres, décrit la fin d’un monde. Non pas la fin du monde que pourrait signer l’invasion et la destruction de l’humanité par des extra-terrestres belliqueux, mais la désagrégation lente, en quelques années, de tout ce que l’humanité a pû bâtir au fil des siècles. Une désagrégation inexorable car notre monde n’est plus adapté à cette « universalisation » qui est, à plus grande échelle, une variante de la mondialisation en marche depuis que nous avons mis les pieds sur d’autres continents. Les structures que nous avons mises en place, notre mode de vie, ne sont plus à l’ordre du jour. Il y a dans la fin de « Points chauds » le caractère poignant de tout ce qui a trait à l’irréversible. Cette fin est-elle le reflet d’une vision personnelle, celle d’un monde finissant et s’orientant vers quelque chose de totalement différent ?

Il y a de ça. Mais je n’y mets aucune nostalgie, enfin je ne pense pas. Ce qu’on peut reprocher à nos sociétés, où les flux tendus concernent d’abord et avant tout ce qui a trait au marché, c’est, finalement, leur inertie face aux changements civilisationnels ; et leur organisation fortement hiérarchisée, qui fait que ces changements sont d’abord subis par la base. Mais sans doute est-ce le propre de toute structure vieillissante. « Points chauds », c’est surtout une expérience qui consiste à injecter une dose massive de chaos (les aliens) dans un système hautement instable (la situation internationale). D’agiter le tout, et de voir ce qui en ressort. On a parfois qualifié le roman de très noir. Ce n’était pas mon état d’esprit, au moment où j’ai rédigé l’histoire. Je le trouve simplement réaliste.

Vous avez par le passé publié massivement au Fleuve Noir et – sans oublier pour autant les petits éditeurs – quelques volumes chez J’ai Lu, qui, comme vous le disiez vous-même dans un entretien accordé en 2008 à Phénixweb, est « quasiment mort » en ce qui concerne la science-fiction. Coup sur coup, vous sortez deux ouvrages grand format au Bélial’ – que d’aucuns considèrent actuellement comme le meilleur éditeur hexagonal du genre – et vous retrouvez aux côtés de classiques de l’âge d’or comme Simak ou Anderson, mais aussi d’importants auteurs contemporains comme Greg Egan ou Lucius Shepard. On serait tenté de dire que cette étape marque un tournant dans votre bibliographie. Résultat d’une ambition, des circonstances, ou d’une progression naturelle au fil des années ?

Moi et l’ambition… Non, il s’agit d’une progression naturelle. J’écris un texte, je le propose, et le premier éditeur qui l’accepte l’obtient, voilà tout. Ce qui ne signifie pas que je ne sois pas attaché à mes éditeurs. Si, depuis mon départ du Fleuve, mon parcours est en dents de scie, c’est principalement dû à la fin des collections tutélaires. Je serais né plus tôt, je serais probablement resté un « auteur maison ».
À un moment, j’ai senti comme une impasse personnelle au niveau de la science-fiction, et je me suis orienté pour quelques années vers la fantasy, chez Octobre et chez Bragelonne. Mon retour récent à la SF ne signifie d’ailleurs pas que je ne me remettrai pas à la fantasy un de ces jours… Pour ce qui est du Bélial’, vu les textes de SF publiés par eux, il est clair que leurs goûts recouvrent les miens. Je ne suis pas peu fier de publier chez cet éditeur !

Après le space-opera ou la fantasy, « Points chauds » marque le passage à un forme de fiction à la fois politique et spéculative, ce qui est assez nouveau pour vous. Un défi, ou, là encore, une évolution naturelle ?

Un défi, clairement. Quand on invente un univers de A à Z, on a à sa disposition pas mal de moyens pour accrocher le lecteur : une biosphère nouvelle, des peuples inédits, des espèces étonnantes… un cadre qui de surcroît s’adapte à mesure du développement de l’histoire. En revanche, dans l’anticipation à court terme, la suspension volontaire d’incrédulité est plus difficile à obtenir, je pense. Le cadre peut devenir carcan, et c’est un exercice d’équilibriste que d’inventer quelque chose de différent tout en restant compréhensible. Développer une Terre crédible à vingt ou trente ans n’est pas une maigre gageure. N’est pas Brunner, Barnes ou Egan qui veut…

« Aliens, mode d’emploi, manuel de survie en situation de contact extra-terrestre » nous est apparu distrayant, mais anecdotique : la simple contrepartie légère, humoristique, rapidement lue, d’un roman nettement plus ambitieux. Pourtant, l’idée même de ce traité ouvrait la porte à un ouvrage dense, profus, imaginatif, épais. Une stratégie de votre éditeur, un choix personnel, la décision de coller à la légèreté souhaitée par une partie du lectorat ?

Un choix personnel, sans doute un peu rapide. Le guide méritait probablement plus d’épaisseur. Cela dit, je pense qu’il délivre, mine de rien, la substance de « Points chauds » : une mise en action de l’idée d’altérité et, en creux, de celle de l’humanité. Une réédition poche serait peut-être l’occasion de le revoir, tiens !

Revenons à « Points chauds ». Le fait que les gouvernements empêchent, par la force au besoin, leurs ressortissants de tenter l’aventure à travers les portails : pour vous, l’évocation du rideau de fer, de ces pays qui limitent l’accès aux technologies de communication pour éviter de perdre le contrôle sur leurs populations, ou, plus généralement, d’une certaine pusillanimité devant l’inexorable ?

Ou la marque de l’incompétence selon Isaac Asimov ! Dans « La Grande explosion », Eric Frank Russell avait imaginé, sur le mode comique, que tous les mécontents de la Terre avaient un moyen facile et quasiment gratuit d’échapper à leur sort en partant pour les étoiles ; du jour au lendemain, notre planète se trouvait vidée de la moitié de sa population et sombrait dans des siècles de dépression ; les contestataires et autres insatisfaits allaient fonder leurs propres colonies et se fichaient ensuite pas mal de la Terre. C’est probablement cette même peur qui pousserait les États à empêcher leurs ressortissants d’accéder aux Bouches : la peur de ne plus gouverner personne…

Les portails permettant de passer d’un monde à l’autre restent bien mystérieux : on ignore leurs principes physiques, on ne sait pas qui les a conçus. Ils évoquent les portes de Vangk que vous décrivez dans l’univers d’« Omale ». Ce concept ouvre bien évidemment la voie à toute une série de fictions dans l’univers de « Point chauds ». Souhaitez-vous vous arrêter sur la fin de « Points chauds » ou aller plus avant dans l’exploration des mondes que ces portes rendent désormais accessibles ?

Dans les space operas, les Portes de Vangk représentent un véritable enjeu. Dans « Points chauds », la nature et l’origine des Bouches n’ont pas vraiment d’importance. Je pense avoir traité l’essentiel, et je dénaturerais sans doute le projet initial en transformant cela en un Stargate-bis.

Et pour finir, la question rituelle : quels sont vos projets ? D’autres pistes, d’autres cycles, d’autres genres ?

Je ranime le flambeau longtemps mis en veilleuse d’« Omale », avec l’édition prochaine d’une intégrale chez Denoël et l’écriture d’un quatrième roman. Deux autres rééditions sont prévues pour la fin d’année : « Les Peaux-épaisses » chez Critic, dans une version retravaillée, et « Hordes » en un volume chez Bragelonne.

Laurent Genefort sur la Yozone :
- La chronique de « Points chauds »
- La chronique de « Aliens mode d’emploi »
- La chronique de « L’Ascension du serpent »
- La chronique du « Bifrost » spécial Laurent Genefort

Propos recueillis par :


Hilaire Alrune
12 septembre 2012






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