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Tribulations Amoureuses de Poseïdôn (Les)
Louise Roullier
Les Netscripteurs éditions, roman (France), nouvelles mythologiques drôles et tristes, 222 pages, février 2012, 12,50€

Poseïdôn est un grand dieu. Un peu éclipsé par son grand frère Zeus, il n’a rien à lui envier pourtant, tant au niveau pouvoirs, titres honorifiques que succès féminins. Et si on fait les gorges chaudes des aventures extra-conjugales de Zeus, ainsi que l’éloge des faits d’armes de ses multiples descendances semi-divines, le Dieu des Océans et autres choses qui pètent vachement sur un CV tient à te confier, toi lecteur en peine avec les filles, quelques conseils issus de sa propre carrière de séducteur, et te conter à cette occasion les exploits injustement méconnus de ses héroïques fistons.



Louise Roullier tient (entre autres) un blog mytho-comique. Certains verront peut-être le passage de l’écran au papier comme un phénomène de mode (on pensera aux nombreux dessinateurs plus ou moins talentueux dont les blogs sont édités en BD, de Boulet à...), et moi sans doute le premier, mais il faut reconnaître que parfois, le Net fait émerger une belle plume. Accompagnez cela d’un éditeur qui s’investit réellement, et vous obtenez un bon bouquin. Charge ensuite à des gens comme votre serviteur de vous faire partager cette découverte.

« Les Tribulations Amoureuses de Poseïdôn » contient deux parties : “les conseils de drague du Dieu Poseïdôn” et une novella, “La Tour Sombre”. Comme on l’apprendra dans les quelques mots de l’auteure et de l’éditrice qui les encadrent, c’est la seconde partie qui est à l’origine de l’édition du livre, les conseils étant une réécriture des billets du blog de l’auteure.

Deux parties, et deux tons, deux écritures totalement différentes. Mais de qualité égale, bien heureusement.
Mais commençons par “les conseils de drague du Dieu Poseïdôn”. Voulant rappeler qu’il est aussi irrésistible que Zeus (voire plus !) et aider le lecteur djeun’s à conclure avec les demoiselles, Poseïdôn entreprend de nous narrer, avec un langage moyennement soutenu et des métaphores très XXIe siècle (j’ai craint à la p. 25 quand « [elle] espionnait la rivière aussi intensément qu’une groupie le passage de Justin Bieber », mais ce genre d’évocation est finalement très rare) comment il a dragué avec succès, et moyennant divers subterfuges ou attitudes parfois à la portée du mortel (oui, parce que la métamorphose, c’est pas évident, déjà quand on est boutonneux...), plusieurs femmes d’une même famille. Voire comment lui s’est fait draguer.
Hélas pourrais-je dire, le conseil est assez succinct, et le Dieu des Mers poursuit ensuite sur la destinée plus ou moins héroïque de sa progéniture. Néanmoins, Louise Roullier ne perd rien de sa verve et si le ton se fait moins drolatique, c’est au profit d’un humour plus noir, tandis qu’elle démonte les mythes, aux ficelles parfois aussi grossières que répétitives. Ainsi Poseïdôn engendre-t-il toujours des jumeaux, et la mère déshonorée par cette grossesse hors mariage (ou si le cocu a éventé l’affaire) est punie tandis que les enfants sont abandonnés aux bêtes sauvages mais il y a toujours inopinément un brave paysan pour les recueillir afin que 15-20 ans plus tard ils puissent venir sauver leur génitrice humiliée et réclamer leur trône. Ah, oui, parce que Poseïdôn drague surtout de la princesse (faut pas pousser, et est-ce sa faute si les bombes de l’Antiquité passent plus de temps au gynécée qu’aux champs ?)

On rit donc beaucoup, car les fils de Poseïdon ne sont pas les héroïques enfants de Zeus, et les amateurs de mythologie seront servis : Louise Roullier dévoile une solide érudition et une passion pour les mythes gréco-romains. Mythes qui ne sont, je ne vous apprends rien, que les ancêtres directs de notre fantasy actuelle (avant que JRR vienne nous f...tre des elfes partout).

Mais le point essentiel, qu’on voyait déjà poindre derrière l’humour des récits divins, saute aux yeux dans la seconde partie, “La Tour Sombre”, novella de 80 et quelques pages. Prenant cette fois le point de vue des mortelles, l’histoire nous narre les amours cruels de 3 femmes, deux sœurs princesses et une reine. La première est effrontée, la seconde effacée, la dernière ambitieuse. Après que Poseïdôn se tape la première (enfin, c’est elle qui a insisté !), les choses prennent la pente dangereuse de la Destinée.
Je ne vous apprends rien là non plus, la place de la femme (noble) dans l’Antiquité est au gynécée, dont on la sort pour être mariée. Sois belle, enfante de beaux et solides héritiers mâles et tais-toi, tels sont les trois uniques critères déterminants. Certes, quelques-unes sortent du lot (Pénélope, par exemple), mais dans l’ensemble, moins elles font de vagues, mieux c’est. Y’a qu’à voir le boxon qu’a foutu Hélène en draguant un prince troyen...
La Tour Sombre” est donc un triple drame, car aucune de ses femmes n’aura la vie heureuse et pleine d’amour dont chaque princesse rêve étant petite. Ce sera même franchement l’inverse.
Ces drames affleuraient dans les récits de Poséïdôn, mais le dieu accordait parfois peu d’attention à la jeune fille séduite une fois son besoin de contact chaleureux satisfait. Mais en Grèce, elle était déshonorée, désormais impossible à marier, jetée plus bas que terre, parfois même reniée par sa famille et les hommes qui y détiennent l’autorité. Toute-puissance d’une société masculine. Et l’auteure de rappeler, par la voix de son dieu marin, qu’il ne faut pas jeter ses conquêtes comme des Kleenex... Ce sont des êtres humains ! D’ailleurs, le grand Poseïdôn, s’il n’est pas omniprésent, sait intervenir à temps pour sauver du pire celle(s) qui lui accorda ses faveurs.

Je n’irais pas jusqu’à qualifier ce (double) roman de féministe. Il n’est aucunement militant, ce n’est pas son propos. Mais au-delà de l’amusement certain de l’auteure à nous faire rire en décortiquant les mythes, à les raconter non plus du point de vue du héros mais du perdant (ou d’un dieu qui se marre bien quand il ne s’en fout pas), il y a ce rappel que chaque histoire d’amour, aussi brève soit-elle (top chrono câlin divin), a deux faces : chaque protagoniste a une vie avant et une vie après. Parfois, c’est la même : ça s’appelle le mariage. Et sinon, quand l’un est un dieu, l’autre emprunte souvent la route de la tristesse. C’est encore vrai aujourd’hui. Comme ça l’était hier.

Et les conséquences d’un petit moment d’amour pouvant être lourdes (voire jumelées), Poseïdôn rappelle l’intérêt de la contraception, qui à défaut de préserver la virginité de la jeune fille, et donc son honneur (mais à l’époque, pas facile d’aller vérifier si l’honneur était sauf...), peut épargner bien des désagréables péripéties dans les vingt années à suivre...

« Les Tribulations Amoureuses de Poseïdôn », en alternant le léger et le grave, s’avère d’un bout à l’autre d’une lecture plaisante. La curiosité est satisfaite par ces mythes peu connus, ou abordés à partir d’un personnage secondaire. Le système répétitif classique est pastiché avec talent, et on enchaîne sans ennui aucun ses histoires à la trame similaire. Mais ainsi que s’en explique l’auteure, il n’est pas ici question d’inventer de nouveaux mythes, mais de leur donner une nouvelle forme, une nouvelle langue, et de les faire résonner avec notre contemporain.
Mission accomplie.


Titre : Les Tribulations Amoureuses de Poseïdôn
Auteur : Louise Roullier
Couverture : Michel Borderie
Illustrations intérieures : Màni
Éditeur : Les Netscripteurs éditions
Site internet : page roman (blog éditeur)
Pages : 222
Format (en cm) : 17 x 11 x 2
Dépôt légal : février 2012
ISBN : 978-2-952999465
Prix : 12,50 €



Nicolas Soffray
22 mai 2012


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