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Baroque’n’Roll
Anthelme Hauchecorne
Midgard, recueil (14 nouvelles), fantastique / fantasy urbaine, 370 pages, avril 2012, 15,50€

En rassemblant des nouvelles pour la plupart publiées dans divers volumes ou fanzines au cours des dernières années, les éditions Midgard donnent à Anthelme Hauchecorne, déjà auteur d’un roman, « La Tour des Illusions », l’opportunité d’un premier recueil. Quinze nouvelles, un poème, une préface, une genèse des textes, une légion de démons, une bonne dose d’humour, mais aussi un peu de désespoir, d’horrifique et de macabre : il y en aura pour tous les goûts.



Thanatos et Rock’n’roll

Bonne idée que d’introduire le volume de manière originale sur un poème basé sur la technique de l’acrostiche, “Thank you, dear Gravedigger” ; où le lecteur se trouve métamorphosé non pas en fossoyeur comme le voudrait le titre, mais en exhumeur de nouvelles. Un poème faisant suite à une préface soulignant l’importance de la musique : le ton est donné, ce sera très éclectique. Thanatos et Rock’n’roll : si les grandes lignes du programme sont ainsi d’emblée dévoilées, le voyage réservera néanmoins d’autres surprises.

Une palette étendue

Récit parodique de super-héros “Trèves de comptoir” , charge fantastique du show-business et des niaiseries télévisées (“Enjoy the Silence”), rappel des erreurs et horreurs de la géopolitique ( “Logique d’ensemble”, où un pilote américain en chute libre au-dessus de l’Irak se trouve aux prises avec un gremlin passablement facétieux), histoire démoniaque inspirée par un tragique fait divers (“Courrières”), conte se voulant plus classique (“Noblesse oblique”), fable mêlant poésie, nostalgie et fantaisie macabre, (“Six pieds sous terre”), les nouvelles de ce volume, dans lesquelles interviennent souvent des démons, suivent donc des chemins divergents. Si toutes ne parleront pas à chacun de la même façon, cet éclectisme apparaît comme un des atouts fondamentaux de ce volume, qui, en variant thèmes et genres, ravive sans cesse l’intérêt du lecteur.

Un fantastique souvent teinté d’humour

La vie n’est pas toujours facile et bien des déconvenues attendent ceux qui se croient plus puissants ou simplement plus malins que les simples mortels. C’est ainsi que dans l’hilarant “Nuage rouge” , (qui n’est pas sans rappeler un autre texte de l’auteur “CFDT, ou les origines de la Confédération des Fantômes, Dragons et Trolls”, publiée dans l’anthologie « Malpertuis III »), un démon a bien du mal à faire le poids contre un syndicaliste, et que dans “Permission de minuit” un vampire particulièrement féroce se trouve mis en échec par deux bambins turbulents. Quant à ceux qui s’amusent à tracer dans les champs de blés des crop circles pour démontrer aux bonnes gens que nulle intervention extra-terrestre n’est à incriminer, ils apprendront à leurs dépens ce qu’il advient lorsque l’on se laisse aller à dessiner un pentacle géant plutôt qu’un motif dépourvu de sens.

Des récits horrifiques

Ce volume contient également quelques nouvelles à prédominance horrifique, façon première époque de Sire Cédric. “Le Jardin des Peines” donne une vision particulièrement sinistre du Jardin d’Eden “réaménagé en camp de concentration pour athées”, et “L’Internat de Tatie Billot” verse dans la surcharge horrifique et le glauque tous azimuts. On restera réservé sur ce type de récits qui, s’ils ont leurs amateurs, s’ils savent, comme c’est ici le cas, s’agrémenter d’une dimension tragique, sont rarement servis par la surcharge horrifique, et auxquels la surenchère finit par conférer un aspect au mieux grotesque, au pire celui d’une blague de potache, aspects que seule une plume de niveau exceptionnel serait capable d’éviter. Toujours horrifiques, mais plus classiques, “Fleurs de cimetière” retrace les agissements d’un fou – mais l’est-il vraiment ? – qui estime que la mort fait son travail sans discernement et décide de pallier ses carences, et “Le Diable noir”, à la fois effrayant et lovecraftien, qui, homogène dans sa narration et dosé dans ses aspects épouvantables, est pleinement réussi.

Quelques nouvelles mémorables

En toute subjectivité – mais comment pourrait-il en être autrement ? – nous mettrons ici l’accent sur deux nouvelles qui, outre “Cons comme les blés”, et “Le Diable noir”, déjà citées plus haut, nous semblent se détacher de l’ensemble.

On peut regretter la facilité du titre “Fée d’hiver”, d’autant plus qu’il a déjà été employé par Franck Ferric dans une très belle histoire publiée l’an dernier dans le recueil « Marches nocturnes » aux éditions Lokomodo. Mais si Anthelme Hauchecorne a choisi ce jeu de mots, c’est aussi pour faire explicitement référence au contenu interne de ce récit particulièrement astucieux qui repose sur la magie du langage, suffisamment puissant pour modifier la trame du réel par l’utilisation d’anagrammes. Habile et effrayante, fantastique et poétique, inventive et ludique, cette très courte nouvelle sort du lot et fait partie des bonnes surprises du volume.

Autre bonne surprise, “Madame Nécrose” , au titre assez peu romantique, met en scène un futur proche où l’Hexagone est infesté de zombies classés comme espèces protégées en vertu de leur attrait touristique. Bistrot ravageur, humour noir dévastateur, satire sociale, remarques façon « polar » qui font parfaitement mouche, ton désabusé et grinçant donnent à cette histoire une originalité profonde et une cohérence véritable. On regrette toutefois que la fin, purement horrifique, vienne, en rupture avec la tonalité principale, fissurer cette cohérence : alors que l’on attend un dénouement basé sur l’ironie ou la dérision et que l’on pense terminer cette nouvelle avec le sourire, on bascule dans l’horreur pure – une horreur qui, pour inattendue qu’elle soit, n’en est pas moins efficace.

D’inévitables défauts mineurs

Si l’écriture est fluide, si l’auteur fait à l’occasion l’effort d’utiliser un vocabulaire classieux (le lecteur féru de littérature des siècles précédents savourera au passage le terme « omineux », que l’on ne rencontre hélas plus guère), on notera ici et là quelques imperfections, notamment des confusions entre indicatif et subjonctif, ainsi que le non-respect de la règle de concordance des temps.

La genèse des fictions est toujours intéressante et l’auteur nous gratifie pour chaque récit de ses sources et circonstances d’inspiration. On peut toutefois discuter le choix de rassembler tous ces éclaircissements sur plus de vingt pages en début d’un volume dont l’on n’a pas encore entamé la lecture. Sans doute eût-il mieux valu reporter ces paragraphes à la fin de chaque texte ou les rassembler à la fin de l’ouvrage, comme il est classique de le faire.

Par ailleurs, quelques-uns des démons rencontrés au fil des récits se sont à coup sûr immiscés dans la conception du volume : les numéros de pages donnés par une diabolique table des matières ne sont pas les bons (un titre a même été modifié), quelques sauts de lignes injustifiés se sont méphistophéliquement invités dans la toute première partie, et un nombre de coquilles à concurrencer certains volumes des « Moutons Électriques » vient parsemer l’ensemble. Péchés véniels et défauts de jeunesse – il s’agit là du premier titre des éditions Midgard – et l’on ne doute pas que l’éditeur saura exorciser rapidement ces influences démoniaques. À noter l’utilisation de vignettes ou de dessins au trait comme séparateurs de paragraphes qui donne un cachet particulier à ce volume, et sa taille intermédiaire entre le poche et le grand format qui en rend la lecture particulièrement agréable.

Un premier volume plaisant

Ce premier volume des éditions Midgard apparaît en définitive plaisant, varié, et facile à lire. Par ses thématiques, par son éclectisme, par ses ambiances de fantasy urbaine, il n’est pas sans faire penser aux nouvelles et au roman de Franck Ferric précédemment chroniqués. Assisterait-on à l’émergence d’une école de fantasy urbaine à la française ? (Et au passage, ne serait-il pas temps de s’insurger contre ce franglais douteux et de faire un choix cohérent entre « urban fantasy » et « fantaisie urbaine » ?) Un second recueil de nouvelles d’Anthelme Hauchecorne est semble-t-il programmé aux éditions Midgard. Les lecteurs de « Baroque’n’Roll », sans nul doute séduits, tenteront à coup sûr l’aventure.


Titre : Baroque’n’Roll
Série : Cercueil de nouvelles, I
Auteur : Anthelme Hauchecorne
Couverture : Jimmy Kerast
Éditeur : Midgard
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 370
Format (en cm) : 13 x 22 x 3
Dépôt légal : avril 2012
ISBN : 978-2-36599-000-4
Prix : 15,50 €



Hilaire Alrune
28 avril 2012






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