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2087
David Bry
Black Book, à dé couvert, roman (France), SF-cyberpunk, 402 pages, mai 2012, 19,90€

Paris, 2087. La capitale vit sous un dôme d’énergie la protégeant des agressions extérieures : l’atmosphère empoisonnée, résultat de la pollution du siècle passé et des accidents nucléaires, et les hordes de mutants qui (sur)vivent au-delà des nouvelles murailles de la ville.
Dans ce Paris de gratte-ciel de verre et de béton gris, Gabriel Seste est détective. Jeune homme torturé par la disparition d’un jumeau dont il cauchemarde encore chaque nuit, il a quitté l’Armée de Paris, la toute-puissante force de sécurité, pour enquêter plus librement sur son passé.
Lorsqu’une femme l’engage pour découvrir qui a tué sa sœur, et que Gabriel découvre sa cliente morte, la tête d’un savant psilien -un mutant télépathe- avec son nom dessus, il entrevoit à peine dans quel pétrin on vient de le pousser à mettre les pieds.
Des bas-fonds parisiens aux banlieues toxiques, Gabriel va enquêter dans toutes les strates de la capitale, au péril de sa vie, et de celles de ses proches.



David Bry est l’auteur, entre autres, d’un cycle de fantasy, « La Seconde Chute d’Ervalon », chez Mnémos. Il s’attaque ici à la SF tendance cyberpunk. L’avenir dépeint est souvent sombre, mais surtout très technologique et informatisé. On pense souvent à « Blade Runner » comme film illustrant le genre : l’esthétique est là, les codes aussi.

« 2087 » est un très bon cru du genre. Pas facile de se hisser au niveau d’auteurs comme William Gibson, créateur du genre, ou Neal Stephenson (pour ne citer qu’eux). Mais si vous avez aimé « Neuromancien » ou « Le Samouraï Virtuel », le roman de David Bry, certes un peu moins technique (en dépit d’un très bon passage sur une navigation virtuelle qui nous change de la GLACE du premier ou du monde virtuel du second) vous tiendra en haleine tout au long de ses 400 pages.

David Bry nous offre une enquête policière captivante, qui conduit son héros dans tout Paris, l’occasion de découvrir les différents lieux de pouvoir et forces en présence. Si Gabriel avance en terrain connu, l’hostilité de tous se fait sentir, de ses anciens collègues flics à ses indics des bas-fonds, en passant par une dangereuse femme d’affaires. Il n’a que quelques amis sur qui compter, mais les impliquer, c’est les mettre en danger. D’autant qu’eux aussi ont leurs petits secrets.
En bon auteur, Bry insère finement les détails cruciaux du quotidien de 2087 dans les déambulations de Gabriel. On dresse rapidement un portrait de la ville, forêt de gigantesques gratte-ciel de béton gris, aux fondations (enfin, les 100 premiers étages) noyées dans la brume de la pollution et des déchets. Un réseau arachnéen de routes et de passerelles couvertes relie ces piliers de pierre et de verre.
Mais le réel plus du Paris de « 2087 », c’est l’air. La capitale vit sous une coupole perpétuelle, dôme vibrant d’énergie, filtrant les particules nocives du dehors, rappelant à chaque instant le danger qui menace. Subtil moyen de pression sur la population, qui demeure docile et unie contre les meutes de mutants difformes qui assiègent en pure perte la capitale. Sous le dôme, l’air est fade, recyclé : les bars à air procurent des sensations parfumées, souvenirs d’un avant les cataclysmes, dont on s’enivre, plutôt qu’avec de l’alcool. Dehors, c’est masque sur le visage, pour ne pas risquer, très vite, des problèmes de santé irréversibles. Et encore.

Je vous laisse découvrir le reste : le contrôle des naissance, la surveillance policière, les implants cybernétiques, l’alimentation en pilules nutritives, la sexualité... La société futuriste imaginée par l’auteur est un subtil et intelligent mélange des choix politiques et historiques de ce futur : on vit sous cloche, dans un espace confiné, sous une menace permanente de voir ce confort issu de la technologie disparaître. Pour le conserver, on est prêt à certains sacrifices « mineurs » : la liberté, de mouvement comme d’expression, par exemple, au nom du bien commun. Certains en ont assez de cette double épée de Damoclès : chaque société totalitaire a ses rebelles. Reste à voir qui l’emportera, et à quel prix.

Le complot de David Bry poussera Gabriel à sortir de Paris. De nouvelles forces, amalgame flou jusqu’alors, entrent en jeu, et quelques chefs dangereux dévoilent leur visage, eux qui avançaient jusqu’alors masqués. La sauvagerie du dehors permet à l’auteur d’élargir sa narration à quelques escarmouches moins propres qu’en ville, où sa plume de fantasy affleure avec bonheur. D’ailleurs, la SF, n’est-ce pas de la fantasy avec de la technologie dessus ? Les hommes, armés d’une lame d’acier ou laser, restent des hommes : ambitieux, cruels, machiavéliques.

Plus Gabriel avance dans son enquête, plus il réalise que rien dans son implication n’est dû au hasard. Si différents camps rivaux (Armée de Paris, MARS corporation, rebelles, psiliens, trafiquants, mutants...) tentent de s’attirer ses services, c’est bien la certitude qu’il retrouvera son jumeau disparu qui pousse Gabriel à faire la lumière sur ces meurtres.

« 2087 » se termine en feu d’artifice, violent, brutal, point d’orgue d’un long crescendo savamment dosé. Si une partie de la solution (concernant le rôle du jumeau), rapidement survolée à mon goût, peut laisser un peu dubitatif, cela n’entame pas le plaisir de voir cette histoire se terminer à cent lieues des projets de ceux qui croyaient tirer les ficelles. Si Gabriel a été un instrument précieux, il n’est pas, et de loin, ce petit caillou qui arrive à dérégler la gigantesque machine. Il n’est pas un super-héros, ni même un héros, à peine un levier. Il n’est qu’un homme parmi une foule, un témoin, certes privilégié, de certains évènements, presque une victime collatérale des complots politiques parisiens. Cette « humilité » du roman de David Bry ne l’en rend que meilleur.

Il y a peu, nous avons parlé sur la Yozone d’« Erèbe », un roman dont je vous ai listé les faiblesses qui sautaient aux yeux. « 2087 » est à l’exact opposé : très bien conçu, imaginé, construit. David Bry nous tient en haleine d’un bout à l’autre de cette enquête dans un univers cauchemardesque, de ses extérieurs barbares à son Paris aseptisé. Les sujets abordés en toile de fond enrichissent ce futur des détails qui font un grand roman : le réalisme de ce qui pourrait composer notre plus proche avenir. Après tout, 2087 n’est pas si loin...


Titre : 2087
Auteur : David Bry
Couverture : Sylvain Sarrailh
Éditeur : Black Book
Collection : à dé couvert
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 402
Format (en cm) : 15,5 x 23,3 x 2,3
Dépôt légal : mai 2012
ISBN : 978-2-363281-02-9
Prix : 19,90 €



Nicolas Soffray
24 mai 2012






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