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Jardin des Délices (Le)
Eric Cerle
La Clef d’Argent, FiKhTon, n°2, roman (France), fantastique, 122 pages, septembre 2010, 10€

Créée en 2009 par les éditions La Clef d’Argent, la collection FiKhTon (dont nous ne sommes pas sûrs de savoir prononcer le nom correctement) se définit par la ligne directrice suivante : « romans étranges et fantastiques, insolites et inclassables ». Après « Malbosque » de Gilles Bailly, avant « Sex, drugs et Rock’n Dole » de Jean-Pierre Favard, « Le Jardin des délices », ouvertement inspiré par le célèbre triptyque du peintre Hyeronimus van Aken, dit Jérôme Bosch, constitue donc le second volume de la série. Un roman extravagant et fantasque qui s’inscrit résolument dans la veine choisie pour cette collection.



Sous-titré « Hommage à Jérôme Bosch », ce roman d’Eric Cerle accumule non seulement images et références à l’œuvre picturale de cet artiste, mais aussi à d’autres œuvres de la peinture septentrionale du moyen-âge, comme le retable peint par Matthias Grünewald pour le couvent des Antonins d’Issenheim. Des triptyques souvent riches en effrois et en merveilles, des œuvres rarement avares en éléments fantastiques et qui ne sont pas sans trouver de profondes résonances dans les grandes crises qui ont traversé le vingtième siècle.

Car c’est en effet à l’époque contemporaine que se succèdent ces chapitres, séries de vignettes et d’errances dans un monde mi-véridique mi-fantasmatique, dans un univers tissé de souvenirs et de cauchemars, sorte de monde intermédiaire qui n’est pas sans évoquer certains des cercles de l’« Enfer » de Dante, et qui, à la topographie très précise du réel, superpose les travées labyrinthiques du songe.

Si l’auteur a choisi de se référer à ce type de peinture qui ne s’épargne ni le grotesque, ni l’atrocité, ni l’horreur, c’est aussi parce qu’elle trouve, dans le monde récent ou contemporain, des échos singuliers. Aussi ne s’étonne-t-on pas si parmi les temps forts de ce récit figure, outre la description des filatures où mouraient les enfants exploités dans une ville où « Dieu n’était qu’une tirelire pour les riches », un chapitre consacré aux atrocités des camps de la mort, dont les réminiscences se retrouveront plus loin dans les déclarations accumulées d’hommes politiques négationnistes, et dans l’hallucinante description d’un cortège de prêtres génocidaires.

« D’ailleurs ici les vivants sont des fantômes. .. Et toi, tu n’es pas même une ombre ! »

Il n’y a dans ces pages, concernant l’état du personnage principal, aucun leurre, aucun artifice. Si l’ambiguïté peut au départ apparaître comme un des ressorts à la fois de la narration et de l’ambiance, les pistes et allusions rapidement s’accumulent. L’aède – le personnage principal – se voit régulièrement interpellé par des créatures peu vraisemblables, avatars d’un seul et unique interlocuteur qui se présente comme son double, et laisse entendre que le chemin au long duquel l’aède dérive à travers les étroites ruelles d’Annecy est aussi celui qui le mènera, sinon à l’enfer, du moins du côté de « l’attente qui est naufrage, et cependant toute empreinte d’espoir, ni Lachésis, ni Atropos, ni présent, ni passé, ni avenir ». Ni Lachésis ni Atropos, certes, mais une véritable déambulation dans les limbes, et une option certaine pour le sort et la fatalité que ces deux créatures symbolisent.

C’est donc dans ces marges étranges que se débat le personnage en proie à une agonie dont il n’a nulle conscience. Les avertissements de son double ne manquent pourtant pas. « Tu n’es qu’un rêve, l’aède, qu’un souffle, qu’une buée insignifiante, et ton royaume, une chimère ». Ses explications sont parfois même presque trop claires : « Parce que tu rêves, l’aède, les yeux grands ouverts entre la vie et la mort, parce que tu es dans le coma et que tu ne sais toujours pas si c’est l’envie de revenir ou la mort aux trousses, qui, en toi, sera la plus forte ».

Mais au fil de ses souvenirs, au fil de ses pérégrinations impossibles, le doute finira par l’étreindre, le spectacle de ses errances par lui apparaître anormal : « Car si c’était, à n’en pas douter, le même endroit, les mêmes lieux de l’enfance… tout, absolument tout lui apparaissait insolite, comme étranger, maquillé ». Et la question ne manquera pas de finir par s’imposer : « Mais était-il encore vivant ? Réel et non halluciné ? »

« Tu vois ce que ça donne quand l’imaginaire contamine le réel ? Le délire, l’aède, le délire ! »

Le personnage semble donc n’y comprendre goutte, ou ne pas vraiment souhaiter comprendre, et se contenter d’un simple doute. Mais peut-être n’a-t-il au contraire que trop bien compris. Peut-être la mélopée de ses souvenirs tragiques – la mort de membres de sa famille, l’irréductible nostalgie d’un amour perdu, la nausée du monde contemporain qui perdure dans ses aspects les plus cauchemardesques -, ainsi qu’un désespoir irrémédiable le poussent-ils à choisir, consciemment ou non, d’en finir avec ce qui lui reste d’existence. Et son double ne manquera pas de le lui reprocher : « Pourquoi as-tu manqué d’audace ? C’est seulement à ce prix que le songe pouvait prétendre au réel ! »

Le songe, la mort, l’art, le réel.

Si l’auteur cite ou évoque Jérôme Bosch et Matthias Grünewald, il n’oublie pas d’autres facettes de la peinture – par exemple le Printemps de Botticelli - ni la sculpture – le David de Donatello – ni la musique – Bach, Haendel, Muddy Waters – ni bien entendu la philosophie, en se référant explicitement à Detlev van Uslar, auteur d’un traité sur l’ontologie du rêve. Et c’est à travers une écriture à nulle autre semblable - tantôt lente et tantôt convulsive, tantôt cri et tantôt dérive – qu’Eric Cerle tisse sa théorie esthétique et tragique du songe : « Tous ces regards perdus renvoyés à leur solitude, indifférents au cadavre dont le maître met à nu les muscles à la pointe du scalpel, lui aussi égaré vers l’inextensible décision du nulle part où s’échouent les rêves. »

Sans doute faut-il considérer « Le Jardin des délices » d’Eric Cerle comme l’on peut considérer l’œuvre peinte éponyme de Hyeronimus van Aken : une divagation à travers l’Histoire, à travers un paysage, à travers les effrois et les émerveillements du réel et du songe, à travers les méandres de l’âme. C’est donc à l’entrecroisement de géographies ou de topographies distinctes que l’œuvre naît, fusionne, s’organise. Une convergence, un carrefour improbable où cristallisent en un édifice fantasque les étranges rejetons de la mémoire et du rêve, les fruits de l’union inattendue entre le territoire et la folie, entre l’agonie et la raison. Les cartes du songe, du temps et des lieux se réarrangent en une intersection nouvelle, tissent un canevas composite. Les méandres des ruelles d’Annecy et pour finir les paysages somptueux du globe, les anecdotes familiales et en définitive les grands tourments du siècle, les ultimes schémas complexes d’une cartographie axonale, les dernières étincelles dans l’écorce grise du cortex avant la plongée dans le néant.

Témoignage sans concession des immenses fractures sur lesquelles s’est achevé le précédent millénaire, récit d’une agonie neuronale, marée profuse et désordonnée de souvenirs, dérive fantastique à travers un monde onirique, florilège d’hallucinations poétiques et morbides, valse funèbre entre éveil et conscience, tiraillement constant, sinon écartèlement, entre raison et folie, et pour finir engloutissement lent dans les implacables remous du Styx : le roman d’Eric Cerle ne répond à nulle étiquette, ne s’inscrit dans aucun genre, ne se laisse réduire par aucune école. Impossible à résumer, indéfinissable en quelques mots, frôlant l’indicible, tutoyant l’indescriptible, il ne suit rien d’autre que la ligne directrice de la collection FiKhTon : « romans étranges et fantastiques, insolites et inclassables ». Encore une fois, les éditions La Clef d’Argent et leur directeur Philippe Gindre, en publiant un texte atypique et exigeant, font preuve à la fois d’originalité et d’audace.

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Coquilles Le Jardin des délices

Titre : Le Jardin des délices
Auteur : Eric Cerle
Couverture : Jérôme Bosch, Le jardin des délices (détail)
Éditeur : La Clef d’Argent
Collection : FiKhTon
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 2
Pages : 122
Format (en cm) : 11 x 17,5 x 0,7
Dépôt légal : septembre 2010
ISBN : 978-2-908254-84-6
Prix : 10 €


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À lire également sur la Yozone, dans la même collection :
- volume 1 : « Malbosque » de Gilles Bailly


Hilaire Alrune
26 juin 2011






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