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Starfish
Peter Watts
Fleuve Noir, Rendez-Vous Ailleurs, traduit de l’anglais (Canada), science-fiction, 376 pages, septembre 2010, 22€

Dans un avenir proche, l’humanité va chercher ses sources d’énergie au fond des mers. Dans l’une de ces stations, située à trois mille mètres sous la surface, elle installe une bande de psychopathes génétiquement modifiés pour exécuter les tâches ancillaires. Mais ces individus, pas tout à fait humains, sont sujets en ces lieux à de curieuses métamorphoses. Et ils découvrent non loin de leur station d’étranges et incompréhensibles machines.



La première partie du roman décrit l’adaptation progressive des employés à la vie dans les profondeurs. Fort malheureusement, l’auteur a imaginé que l’on ne recruterait dans de telles stations que des individus déviants, dont la psychologie constitue l’essentiel de cette première partie. Il s’agit hélas de psychologie grossière et superficielle, avec les inévitables stéréotypes ( le pédophile, l’uxoricide, la sérial-victime) les non moins inévitables traumatismes de la petite enfance (mais si, mais si) et la scène de bris de miroir (tiens donc) qui ne déparerait pas le plus exécrable feuilleton de dernière zone. Les dialogues et affrontements de névropathes et de psychopathes n’offrent aucun intérêt, ni pour l’intrigue ni pour le lecteur, si ce n’est de remplir artificiellement les deux cents premières pages. Et le romancier n’offrira jamais la moindre explication sensée au choix de tels personnages pour vivre à trois mille mètres sous l’eau et maintenir en marche une station dont dépend l’approvisionnement énergétique de millions de personnes. Un choix qui va bien évidemment à l’encontre totale du bon sens, dans la mesure où, pour vivre en promiscuité et dans des conditions difficiles, sont avant tout requis des individus particulièrement stables, fiables et responsables.
Par ailleurs, les péripéties instaurées par Peter Watts pour donner un peu de sel à cette partie sont affreusement répétitives : trois attaques de poissons géants dans le premier chapitre, une attaque dans le second chapitre, une dans le troisième. À chaque fois, les poissons sont caractérisés par une taille immense, des gueules énormes et des dents non moins énormes - une faiblesse dans les descriptions qui consterne - à chaque reprise les combinaisons sont déchirées mais les plongeurs à peine blessés. L’ennui s’installe.

Le roman commence tout juste à devenir intéressant après deux cents pages, lorsqu’un médecin descend prendre contact avec les travailleurs de la mer. Mais on ne sera pas long à comprendre qu’il s’agit désormais d’une toute autre histoire. Très vite, le médecin remonte, contaminé sans le savoir par un micro-organisme basé sur un acide nucléique atypique - les bases puriques et pyrimidiques semblent être les mêmes, mais le ribose est remplacé par un hexose - dont les scientifiques ne sont pas longs à décréter (sans explication convaincante, nous reviendrons plus loin sur les aspects scientifiques de ce récit) qu’il supplantera rapidement toute autre forme de vie sur terre. Nous sommes donc à présent dans un roman de l’apocalypse, où l’humanité cherche à prévenir un extinction biologique massive en cautérisant, à l’arme nucléaire, les fonds marins infectés et les continents sur lesquels le germe pourrait avoir déjà diffusé. À ce stade, l’auteur fait intervenir un gel neuronal intelligent, qui a, à la fois, fait ses preuves et montré ses limites, et auquel l’humanité confie avec une naïveté désarmante le choix des options nucléaires. Peter Watts revisite donc le thème de l’ordinateur qui ne prend pas les décisions dans l’optique voulue – une péripétie classique s’il en est. Fort malheureusement, cette naïveté grève la vraisemblance de l’épisode, et les dramatiques séquences terrestres qui en découlent, superficiellement décrites à travers le prisme réducteur d’une paire de personnages, ne parviennent pas vraiment à convaincre.

On a donc affaire, on le voit, à un roman de structure bancale qui peine fortement à trouver sa cohérence. À notre sens, le seul point intéressant du récit réside dans cette dérive des employés qui d’humains peu à peu se laissent glisser vers autre chose, régressent psychologiquement, abandonnent à la fois la station sous-marine et leur humanité, creusant encore la faille qui les séparait des individus terrestres, que ces êtres désormais identifiés comme des « rifteurs » nomment avec mépris les « sécheux ». Reste que ce point nous apparaît insuffisamment développé, et que cette dérive, au fond très ballardienne, aurait eu un impact infiniment plus puissant si elle avait concerné des personnages initialement indemnes sur le plan psychiatrique.

Si Peter Watts est présenté par l’éditeur comme biologiste marin de formation, le lecteur, même peu attentif, ne sera pas long à concevoir les doutes les plus sérieux quant à cette assertion. Les quelques créatures des abysses très superficiellement décrites sont celles que tout le monde a vues dans les livres pour enfants consacrés aux créatures des abîmes. Sur le plan de la biologie marine, Peter Watts se fend en tout et pour tout d’un paragraphe consacré à la régénération des étoiles de mer et un autre à la sexualité des baudroies. C’est maigre. Quant aux autres aspects scientifiques, ça ne va guère plus loin. On ne sait quasiment rien des tâches exécutées par les personnages dans la station – on ignore d’ailleurs comment elle fonctionne – si ce n’est qu’ils nettoient quelques bernacles et roulements, et l’on n’en sait guère plus sur les mécanismes permettant de transférer l’énergie captée au fond des mers jusqu’à leurs utilisateurs. L’adaptation des personnages à la vie aquatique à trois mille mètres de fond est réglée en quelques phrases : on leur a remplacé un poumon par une machine à extraire l’oxygène de l’eau de mer et on leur a inséré des gènes d’enzymes de poissons. L’auteur ignore manifestement que les enzymes réagissent avec des substrats spécifiques, et il est peu vraisemblable que la configuration tridimensionnelle de ces enzymes exogènes – pour peu que ces protéines étrangères ne génèrent pas de réaction immune – leur permette de s’y lier avec l’affinité voulue. C’est donc toute la chaîne métabolique derrière ces enzymes qu’il faudrait changer. Et un tel niveau d’ingénierie moléculaire ne colle plus du tout avec l’idée que l’humanité se trouve dépourvue de tout moyen de lutte face à de nouveaux organismes basés sur des acides nucléiques à peine différents.

On n’est donc, on le voit, convaincu par aucun de ces aspects de ce roman qui ne nous semble susceptible de séduire que des amateurs de techno thrillers sans aucune exigence. On peut tout au mieux considérer « Starfish » comme un récit qui, s’il avait été traité avec soin, aurait pu être intéressant. Peter Watts a écrit deux suites à « Starfish », « Maelstrom » et « Béhémoth », non traduites à ce jour et composant un « cycle des rifters ». On espère que l’auteur aura pu se rattraper en y développant ses idées de base de façon plus convaincante.

Il est à signaler que Peter Watts met gratuitement à disposition ses œuvres, dont « Starfish » et ses suites, sur son site : Rifters.com. Bien sûr, c’est en anglais.


Titre : Starfish (Starfish, 1999)
Auteur : Peter Watts
Traduction de l’anglais (Canada) : Gille Goullet
Couverture : Mike Hill
Éditeur : Fleuve Noir
Collection : Rendez-Vous Ailleurs
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 376
Format (en cm) : 15,5 x 24 x 3,1
Dépôt légal : septembre 2010
ISBN : 978-2-265-08948-8
Prix : 22 €



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- La chronique de « Vision aveugle » de Peter Watts


Hilaire Alrune
13 mai 2011






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