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Ben Templesmith sur la Yozone
Interview exclusive du dessinateur en expo chez Maghen
15 novembre 2010

Le 15 novembre 2010, nous avions la chance de pouvoir rencontrer un dessinateur totalement atypique par son style graphique bien particulier et des BD souvent totalement déjantées : Ben Templesmith. C’est à l’occasion de son exposition à la galerie Daniel Maghen et de sa double actualité BD, avec les sorties aux éditions Delcourt de « 30 Jours de Nuit » tome 5 et « Wormwood » tome 3, que nous avons rencontré cet incroyable dessinateur australien....



L’entretien ayant été réalisé en anglais, une retranscription est disponible juste après l’encart vidéo.

Propos recueillis par Frédéric Leray & Bruno Paul - 15 novembre 2010 - Galerie Maghen à Paris

Et pour nos lecteurs malentendants ou non adeptes de la langue de Shakespeare, voici la traduction made in Yozone de cette interview.

Comment s’est organisée cette exposition ?

Avec de grandes difficultés ! (rires) D’abord, il y a mon éditeur français, Delcourt, ils soutiennent beaucoup mes œuvres, qui sont presque toutes traduites en français. Mon travail semble bien connu en France. Je crois que c’est la galerie Maghen qui m’a contacté sur internet, pour me demander si j’aimerai faire une exposition, je crois qu’ils ont aussi contacté mon éditeur. Ils m’ont demandé de leur envoyer entre 80 et 100 de mes travaux pour l’exposition et j’ai dit « ok ! ». Cela m’a demandé beaucoup de temps, j’ai tout fait de chez moi à San Diego et j’ai envoyé les œuvres que vous voyez autour de moi. C’est ma première exposition, c’est à Paris en France, et c’est génial. Et j’espère que vous l’aimerez aussi car ce sont des exemples de la plupart de mes projets.

vous avez un style unique, comment s’est créé ce style ? Quels sont les dessinateurs qui vous ont inspiré ?

Mes artistes préférés ? Il y a Ralph Steadman, qui a beaucoup travaillé avec Hunter S. Thompson, grand écrivain, Ralph Steadman est un grand dessinateur. Richard Saw, Victor Ambrus, qui est un dessinateur anglais, d’origine hongroise mais anglais, ce ne sont pas des dessinateurs de comics. Mais chez les dessinateurs de comics, j’aime Ashley Wood, Paul Pope, Mike Mignola, des anglo-saxons, des dessinateurs de langue anglaise. Je ne connais pas beaucoup de dessinateurs français. Mon style, c’est tout simplement ma façon de dessiner, c’est une accumulation d’accidents, avec lesquels vous vivez, c’est ainsi que le style se développe. Et il est ce qu’il est, un tas de longues nuits et beaucoup de café.

Vous utilisez différentes techniques pour vos dessins ?

Non, je fais ce que je sens être bien, j’essaie sur une surface et ça vient comme çà. J’ai essayé de travailler sur ordinateur, j’ai voulu voir ce que donnait mes dessins sur ordinateur. Si vous regardez derrière moi, la plupart sont de vrais dessins, avant de passer par l’ordinateur, avant de faire de légères modifications, mais c’est tout ce que je peux faire. J’ai besoin de mettre sur papier ce que j’ai en tête et après je passe à l’ordinateur. J’essaie de tout planifier, mais c’est encore expérimental. Et je ne vais pas vous révéler tous mes secrets. Pas tout de suite.

Combien de temps vous faut-il pour un album ?

Si je suis rapide, 3 semaines. Si je suis lent, 3 mois. Cela dépend de ce que tu dessines et si tu dois écrire en même temps, quand tu n’as pas de scénariste. En moyenne, il faut un mois pour faire un comics dans l’industrie américaine du comics. C’est assez rapide, quand je n’ai pas de vie privée, mais des fois, il faut savoir lever le pied, prendre le temps de faire du bon travail. Mais l’industrie américaine vous presse énormément, donc en moyenne il faut 3 à 4 semaines pour un album.

Au départ, vous étiez seulement dessinateur, vous avez travaillé avec beaucoup de grands scénaristes, Warren Ellis, Steve Niles, comment travailliez-vous avec ces différents scénaristes ? Vous avez travaillé avec Todd McFarlane sur “Hellspawn” ?

Sur le “Hellspawn”, il y avait un scénariste, Steve Niles, avec qui j’ai fait “30 Jours de Nuit”, mais sur ce titre, j’étais juste le dessinateur, un peu le scénariste si vous voulez mais il ne m’a pas inclus comme co-auteur dans les pages de fin. Après cela, j’ai commencé à écrire, j’ai toujours voulu écrire, je n’étais juste pas assez confiant. J’ai donc percé comme artiste, je le suis resté pour l’argent car il ne m’aurait pas payé autrement, mais je leur ai dit « je veux écrire aussi ». Dans le premier cas, avec Steve Niles, il devait travailler sur un autre tome pour l’argent, alors j’ai fait le livre aussi. Pour Warren Ellis, il m’a contacté par internet et m’a dit « aucun dessinateur ne voudra travailler avec moi pour rien » C’était quelque chose d’expérimental, il défiait quelqu’un de le faire, et je lui ai dit « Hé Warren, je peux le faire ! ». Il a dit « Vraiment ? Alors on peut travailler ensemble éternellement ». On a commencé notre travail commun et ce fut un succès. Donc, je suis vraiment chanceux !

Comment avez vous travaillé avec Steve Niles sur “30 Jours de Nuit” ? Vous échangiez des idées, comme le design des vampires ?

Sur le comic, il a écrit tout le scénario, il a apporté le concept et j’ai apporté le visuel et le style, sa description des vampires était des machines à manger, il voulait qu’ils aient des yeux blancs et il ne donna pas beaucoup plus de précisions, donc je suis venu avec les visuels et ce look des vampires avec les yeux noirs et des dents de requins, c’était vraiment ma vision. Après, je les ai fait évoluer, il devait être des machines à manger donc je leur ai fait un style de requins, de grandes bouches, pas de blanc d’oeil, ils avaient des yeux noirs, je suis donc arrivé avec ce concept particulier. Et les producteurs du film les ont repris, avec des tatouages, des T-Shirts, exactement les mêmes personnages et ils ont réutilisé les noms, mais vous ne verrez pas tout dans le film car ce n’est pas un style habituel pour la séance du samedi soir. Impossible de tout montrer des personnages, car ils sont dans le noir. Mais c’était bien.

Avez-vous participé au design des personnages dans le film ?

Non, officiellement, je n’ai rien fait sur les films. Ils m’ont juste donné de l’argent, mais j’ai été très chanceux, j’ai pu visiter les studios. Ils m’aimait bien, il faisait un bon film, ils m’ont dit « Revenez !! », j’ai dit « Ok ». Je suis donc venu deux fois, c’était à la fin du film, il y avait une grande fête. Le réalisateur était David Slade, grand réalisateur, c’était un fan de mon travail, il avait lu le comic longtemps avant d’être choisi pour diriger le film. Cette rencontre était un moment vraiment sympa. Mais je n’ai pas pas travaillé dessus [le film], ni sur le second qui n’était vraiment pas très bon.

et vous êtes content du résultat sur le premier film ?

Oui. Et sur le second, je n’ai rien à en dire, je n’ai rien à voir avec, ils ont travaillé librement. J’ai entendu dire qu’il n’était pas très bon, mais il est sorti directement en vidéo, il avait un très petit budget, sans les acteurs originaux. C’est quelque chose à part. Le premier tome était quelque chose que je voulais faire, qui me parlait, le visuel dans l’Alaska, dans l’artique, très sombre, fantasmagorique, et c’est pourquoi j’ai aussi aimé le film. Mais le second n’a rien avoir avec cela. C’est comme un film classique sur les vampires. Ça ne m’intéresse pas, je ne l’ai même pas vu.

L’idée de Wormwood, vous l’avez eu il y a longtemps ?

Je l’ai eue au lycée, quand j’avais environ 16 ans, je l’ai retravaillée en grandissant et en devenant moins stupide. “Wormwood” est un petit ver qui vit dans un cadavre. C’est un ver très intelligent d’une autre dimension. Il peut prendre possession de n’importe quel cadavre donc son corps change tout le temps. Il peut être un homme, mais aussi une petite fille, il peut être n’importe qui, il est une sorte de christ, on en reparlera. C’est un livre fou, avec des concepts de dingues, juste une excuse pour se faire plaisir, j’en profite pour jouer avec des dieux anciens, avec des tentacules, des fées, des leprechauns, des femmes tatouées et des strip-teaseuses. C’est un vrai bouquin crade et fou, pour public adulte, avec le sens de l’humour d’un ado.

Etes-vous plus en confiance quand vous travailler sur des comics d’horreur ?

Hmm... Non, les gens pensent que j’ai une préférence pour l’horreur parce que mon travail fait ressortir une vraie atmosphère. Je joue avec et c’est bien adapté pour l’horreur. Le livre “Fell”, que j’ai fait avec Warren Ellis, est plutôt un polar noir, sombre, mais ce n’est pas vraiment de l’horreur. Il semble sombre parce que je l’ai dessiné ainsi. Je pourrais faire une romance comme cela, mais ça semblerait bizarre. Non, en fait, je ne peux pas naturellement faire des dessins joyeux, avec des super héros, mais je pourrais s’il le fallait. C’est plus naturel pour moi de dessiner des scènes sombres, c’est plus fun.

Dans vos comics d’horreur, il y a beaucoup d’explosion de violence, de couleurs. Dans “Fell”, c’est plus soft ?

C’est dû à la façon dont Warren Ellis écrit. J’ai juste fait ce qu’on m’a demandé. Vous me parliez de mes oeuvres d’horreur, certaines sont écrites par d’autres auteurs, ils ont leur façon de raconter et ils demandent parfois « Mets de grosses explosions dans une scène de combat sur 6 pages », des trucs comme cela, et je devais dessiner ces explosions, des trucs de fous. Mais “Fell”, c’est un format très particulier, avec 9 cases par planche et Warren Ellis sait parfaitement ce qu’il veut sur chaque case. C’est une histoire de détective, avec beaucoup de dialogues, c’est un comics très intellectuel, une mise en scène très précise. C’est la vie, c’est mon travail et j’y ai trouvé du plaisir. J’aime dessiner des explosions, des cadavres, du sang, mais aussi des dialogues, les deux.

Comment est venu l’idée des suites de “30 Jours de Nuit” ?

Ce n’est pas de moi. En Amérique, à cause du fric roi. “30 Jours de Nuit” était à la base une seule histoire, avec un début et une fin. Puis, il y a eu le projet de film et avant que le film sorte, il y avait beaucoup de souhaits pour une suite. Alors comme ça semblait bien, on devait continuer, même si c’était que pour une histoire. Donc Steve est venu avec une nouvelle histoire et je l’ai dessinée. Et ça tombait bien, pour l’argent. Mais j’avais surtout l’envie de faire le premier livre. La suite n’aurait jamais dû s’appeler“ 30 Jours de Nuit” car cela n’a plus rien à voir avec le concept du premier “30 Jours de Nuit”. Mais les suivants ne sont qu’une simple continuation parce que le premier était populaire. Donc j’en ai fait deux autres avant d’en avoir marre, ça faisait trop longtemps que j’étais sur ce cycle de vampires, alors j’ai fait autre chose. J’ai publié 8 ou 9 tomes de “30 Jours de Nuit”, et je crois qu’ils ont arrêté après. Je suis revenu pour un autre car j’étais aussi le scénariste, “30 Jours de Nuit : Red Snow”, qui reprend le concept de “30 Jours de Nuit”, comme un préquelle, durant la Seconde Guerre Mondiale, dans l’artique, avec des vampires et des nazis, des russes et vous devez trouvez qui sont les pires, les vampires ou les nazis. Et les nazis sont pires. Mais c’est plus comme l’histoire originale, je voulais respecter cela. Pour les autres, j’ai dessiné ce qu’on m’a demandé, mais il aurait pu me dire « Hé, Ben, tu dessines une séquelle ? » et j’aurai pu répondre « Ok donnez-moi le scénario », mais je ne l’ai pas fait. Je ne sais pas si j’ai répondu à la question mais c’est l’histoire de “30 Jours de Nuit”.

Sur “Wormwood”, vous étiez totalement libre ou l’éditeur vous a imposé des limites ?

Non, je n’ai pas d’éditeur ! Peut-être je suis très libre, mais je fais ce que je veux, toujours ce que je veux sauf quand on me paie pour dessiner pour les autres. Par exemple pour “30 Jours de Nuit”, “Fell”, “Wormwood”, quand tu es le créateur, tu ne fais de l’argent que si le livre se vend, donc tu as le contrôle de ce que tu fais, personne ne m’a dit ce que je devais faire - j’adore ! Comme je fais ce que je veux et que ça a du succès, ils ne me disent plus quoi faire. S’ils le font, c’est pour les livres qu’ils vendent, c’est un test de courage. Je sais qu’en France c’est différent, parce que les éditeurs francais connaissent leur marché. Mais en Amérique, vous avez des éditeurs pour Marvel ou DC, qui contrôlent les super héros, ceux devenus des icones, qui font des millions de dollars et sont très importants, économiquement parlant. Mais mon travail est juste fou, il sort de ma tête, donc pas d’éditeur pour le contrôler, ce qui est une bonne chose, ils sauvent leur vie, ils deviendraient fous avec mon travail. Oui, j’ai une totale liberté sur cette série, mais vous pouvez échouer aussi bien que réussir.

Maintenant que vous êtes scénariste, imaginez-vous écrire un livre pour un autre dessinateur ?

Peut-être un jour, mais j’aime dessiner ce que j’écris, parce que je pense que ce serait arrogant d’écrire pour un autre dessinateur. Je ne pense pas être un assez bon scénariste, mais je peux faire que l’ensemble marche si je dessine aussi. Pour le moment, je dessine ce que j’écris, et ça colle. Ce ne serait pas sympa pour un autre dessinateur, le pauvre ! Je le comprend trop bien.

Mais un jour, pure supposition, pour quel dessinateur pourriez-vous écrire une histoire ?

Jae Lee, un dessinateur comme Jay Lee, un dessinateur américain, ou peut-être Mike Mignola, mais ils ne le feront jamais car ce sont d’énormes artistes. Ou peut-être Paul Pope. Mais ce sont mes dessinateurs préférés, je ne sais pas si j’aurai une histoire pour eux. On ne m’a jamais posé cette question avant, vous gagnez ! C’est une question intéressante mais c’est un rêve qui n’arrivera jamais. On ne sait jamais, après “Wormwood”. J’en ai quelques uns mais ça ne se passera pas. Ou avec des amis, peut-être un jour. Si je suis plus confiant et s’ils le veulent bien.

et à l’opposé, un scénariste francais ou américain avec qui travailler ?

Francais ? Je ne connais pas assez de scénaristes français pour travailler en France, mais tout est possible, cela dépendrait du projet. J’aimerais bien retravailler avec mon scénariste américain préféré, Warren Ellis, j’accepterai toujours de travailler avec lui, mais c’est le top. Peut-être un jour, j’aimerai travailler avec Grant Morrison, c’est un autre grand scénariste anglais... écossais. Sinon, je m’en fiche, j’aime écrire mes propres bouquins et les gens qui travaillent avec moi sont des amis donc. Je suis sur une nouveau BD avec un scénariste qui s’appelle Ben McCool, dont vous avez quelques dessins derrière, qui sortira en France l’année prochaine.

C’est votre prochaine publication au USA ?

Oui et cela devrait paraître en France chez Delcourt l’année prochaine.

Un grand merci à Ben Templesmith pour sa bonne humeur et pour avoir jouer le jeu de répondre à toutes nos questions.


Remerciements aux éditions Delcourt (en particulier Emmanuelle Klein et Yuki Martin) et à la galerie Maghen (en particulier Anabelle Araujo) pour avoir organisé cette interview.


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INTERNET

Le site de Ben Templesmith


Illustrations © Ben Templesmith et Delcourt Productions (2009)



Bruno Paul
Frédéric Leray
27 novembre 2010






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