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Dimension de Capes et d’Esprits, tome 1
Eric Boissau (dir.)
Black Coat Press, Rivière Blanche, Fusée, nouvelles, fantasy, 314 pages, décembre 2010, 20€

La Fantasy est associée au Moyen-Âge. Époque sombre, brutale, violente, où la justice individuelle supplante souvent celle du roi ou de Dieu, même si elle est délivrée en leur nom. Y ajouter de la magie ne change rien à l’affaire. Mais si...

Mais si ces mondes évoluaient, pour copier les siècles annonciateurs des Lumières ? Si la finesse et le bon mot s’invitaient aux côtés des épées devenues rapières ? Si l’on délaissait l’armure pour la casaque, bleu roi ou rouge cardinal ?



Dans la lignée des « Lames du Cardinal » de Pierre Pevel ou des aventures du « Capitaine Alatriste » d’Arturo Perez-Reverte, les nouvelles de ce « Dimension de Capes et d’Esprits » renouvellent le genre.

Ce premier volume rassemble quelques auteurs déjà publiés chez Rivière Blanche. Les autres, dont certains peu connus, ne déméritent pas, et de loin.

Abolissons tout sommaire, et fendons-nous, par choix,
d’un classement, subjectif cela va de soi,
à mon goût et mes préférences ordonné,
car c’est ainsi que j’en ai décidé.

Sans conteste, “Dragon des Mers” de Nicolas Cluzeau est la meilleure histoire de cette anthologie. Combat naval et duel d’esprit, de bons mots et d’acier franc, voilà le menu, accompagnés d’une uchronie mondiale qui partage différemment les mers et océans du XVIIe siècle. On pourrait citer de multiples influences qui viendront au fil des lignes : des dragons de Robin Hobb aux échanges verbaux supplantant ceux du jeu vidéo “Monkey Island”, et une ambiance visuelle oscillant entre « Master and Commander » et « Pirates des Caraïbes ». Le tout rehaussé avec talent, magnifié par une plume de nouvelliste qui s’avère plus forte que toutes les épées.

Continuons la dithyrambe avec Laurent Gidon, qui nous gratifie d’un “Djeeb l’Estoqueur” éclairant quelque peu les origines de son héros. Nul besoin pour moi de vous en refaire le panégyrique, je crois.
Lucie Chenu laisse un peu de côté les hommes pour donner le premier rôle à une dryade, dans “Ayehannah”. Rejetée par son arbre, la pauvre créature s’humanise, et va par son charme étrange gravir les échelons de la société, jusqu’à inquiéter la maîtresse du Roi. Et cette innocente de goûter au poison de la trahison et de la cruauté qui ronge les cœurs des hommes... Un texte très poétique, tel que l’auteure nous en délivre à chaque fois.
François Darnaudet, très publié chez Rivière Blanche, se fend, dans l’esprit du récent « Glaive de Justice », d’une courte nouvelle où les stéréotypes de la fantasy rôliste le dispute à un ancrage géographique affiché et un humour aussi barbare que rafraîchissant. Son “Lame Basque” est aussi bref que mémorable.
La Patte Gauche d’Atropos” de Jess Kaan mêle habilement histoire pré-révolutionnaire et fantastique, savamment dosé. En cette époque, quelque chose empoisonne les esprits, les pousse à la rébellion... S’agit-il des pamphlets contre le roi, ou le procédé est-il plus insidieux ? Présenté sous forme de mémoire de l’agent chargé d’enquêter, une incontestable réussite, toute en finesse.
Enfin, pour clore le haut du panier, le très bien tourné “Les Voies du Seigneur” de Leni Cèdre nous plonge dans un monastère en plein chaos suite au passage, très anecdotique, d’un roi pas très chrétien en ses murs. Les hommes de Dieu, qui n’ont pas porté toute leur vie la robe de bure, s’opposent ouvertement, délaissant le Seigneur, au grand dam d’un jeune frère qui n’aspire qu’à la paix. Les adeptes des aventures du « Frère Cadfael » d’Ellis Peters seront en terrain connu. Puisse le Tout-Puissant entendre ses prières pour chasser les conflits et la politique hors de cette enclave de la foi... Même si l’on pressent la chute, la lecture n’en pâtit point, apaisante jusqu’au bout.
Les Hommes de l’Ombre”, de Pierre-Luc Lafrance, m’a également surpris par sa densité, brassant mythes celtiques, guerres napoléoniennes et monde des ténèbres. Au point même de regretter qu’elle ne soit pas un peu plus longue...

Deux auteurs sembleraient, à voir leurs titres, s’être donné le mot. “La Botte du Diable” de David S. Khara nous plonge dans un mélange de sociétés secrètes, de quête de puissance, et d’apprentis qui trahissent leur maître, avant la finale union des gentils contre le grand méchant. Le bref “La Main du Diable” de Serge Dounovetz est quant à lui plutôt cousu de fil blanc, histoire de vengeance personnelle maquillée en justice.

La charnière est donc faite avec les textes qui n’eurent l’heur de me satisfaire l’imaginaire.

La Vierge d’Englesqueville” est très bien écrit mais dans sa mise en scène Pierre Efretas oublie totalement le lecteur. Si le style est maîtrisé, tant dans les combats de gardes du Cardinal que dans les récits de faits d’armes et de complots démasqués, l’intrigue est laissée de côté, et se met en place comme elle se résout, sans que le lecteur puisse faire autre chose que constater. Dommage.

Le Bourgeois Disparu” de Jean d’Aillon reprend une histoire vraie de l’enfermement abusif d’un banquier pour lui soutirer de l’argent. Le héros, récurrent dans l’œuvre de fiction historique de l’auteur, se contente d’aller interroger les témoins de l’enlèvement, qui tous ont mené leur petite enquête préalable sur ce qu’ils ont vu et le révèle sans se faire prier, si bien que notre héros n’a qu’à recoller les morceaux collectés. Réellement décevant tant la chose est linéaire et peu crédible...

Enfin, la surprise vient de “l’Oeil de la Nuit” d’Oksana & Gil Prou. Démarrant bien, avec un mousquetaire voulant sauver sa jolie maîtresse des mains du brigand local qui l’a enlevée, la course-poursuite dans le labyrinthe de roche et de maquis du causse tourne étrangement, par l’emploi d’une sorte de mécanisme extra-terrestre. La fin est donc à la limite de l’absurde et gâche tout. Peut-être la lecture de « Cathédrales de Brume » (présenté ici) l’éclairerait-elle, mais en son absence on reste cruellement sur sa faim.

Hormis donc ces quelques petites errances, l’ensemble, dans sa variété, revivifie très agréablement la fantasy, et témoigne d’une évolution du genre loin de la barbarie et des boules de feu originelles. On attendra donc le second tome avec impatience.


Titre : Dimension de Capes et d’Esprits, tome 1 (nouvelles)
Direction du recueil : Éric Boissau
Auteurs : (par ordre alphabétique) Leni Cèdre, Lucie Chenu, Nicolas Cluzeau, Jean d’Aillon, François Darnaudet, Serge Dounovetz, Pierre Efretas, Laurent Gidon, Jess Kaan, David S. Khara, Pierre-Luc Lafrance, Oksana & Gil Prou
Couverture : Anthony Geoffroy
Éditeur : Black Coat Press
Collection : Rivière Blanche - Fusée
Site internet : page roman (site éditeur)
Pages : 314
Format (en cm) : 12,8 x 20,3 x 1,9
Dépôt légal : décembre 2010
ISBN : 978-1-935558-72-9
Prix : 20 €



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- François Darnaudet : « La Lagune des Mensonges », « Le Regard qui Tue », « Custer et Moi » et « le Glaive de Justice »
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- Jess Kaan : « Réfractaires », ses nouvelles dans « Les Héritiers d’Homère », « Flammagories », « Plumes de Chats »...
- David S. Khara : « Les Vestiges de l’Aube »


Nicolas Soffray
30 décembre 2010






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