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Bran Mak Morn : L’Intégrale
Robert E. Howard
Bragelonne, nouvelles, fragments, poèmes, traduit de l’anglais (USA), fantasy - fantastique, 491 pages, novembre 2009, 22€

Depuis que les éditions Bragelonne se sont lancées dans l’aventure, le monumental travail de Patrice Louinet permet aux lecteurs francophones de découvrir l’œuvre de Robert Ervin Howard telle que l’écrivain souhaitait la voir publiée. C’est plus qu’heureux, passionnant et donc à souligner.

Ce volume intitulé « Bran Mak Morn - l’Intégrale » est centré sur les récits et poèmes consacrés aux tribus pictes, au roi légendaire que le créateur de Conan le Barbare inventa, ainsi qu’aux textes -sous influence certaine de H. P. Lovecraft- qui nous parlent d’un mystérieux et féroce « Petit Peuple ».

Passionnant et tumultueux de bout en bout.



On ne reviendra pas dans cette critique sur l’importance majeure des textes de Robert Ervin Howard qui irriguent toujours une fantasy souvent tributaire d’écrivains productivistes -assez peu talentueux- depuis de longues décennies.
On ne reviendra pas non plus sur l’immense travail de Patrice Louinet qui nous permet aujourd’hui de découvrir cette somme de textes sous leur forme « originale », opportunité à laquelle on n’osait pas rêver.
Pour cela, nous vous renverrons au dossier interview maison toujours en ligne (en vous conseillant fortement de vous y intéresser).
Non, nous n’en dirons pas plus sur ces sujets et nous contenterons de vous parler de l’édition française de ce « Bran Mak Morn - l’Intégrale » (Bran Mak Morn - The Last King, en vo).

Bienvenue dans un lointain passé, sur des terres qui n’étaient pas encore le Royaume-Uni, mais où légions romaines et envahisseurs venus des contrées voisines se heurtèrent aux redoutables guerriers pictes et à leur dernier grand roi !

Après une très intéressante introduction de Patrice Louinet qui nous évite fort intelligemment le verbiage universitaire codé souvent incompréhensible au commun des lecteurs, nous en savons déjà beaucoup plus sur le sujet, ses racines et sa place dans l’univers de Howard.
L’ouvrage comporte ensuite deux parties distinctes (et même quasiment trois, si l’on décide de ne pas détacher de l’ensemble les fragments de textes proposés en fin de volume - « Appendices » à partir de la page 331).
La première partie est consacrée aux récits qui mettent en scène le Roi Bran Mak Morn et les Pictes, c’est globalement la plus originale et la plus brillante.
La seconde, plus courte, est moins homogène, plus inégale aussi, s’intéresse à ceux que Howard appelait « Le Petit Peuple » et nous semble par instants très classique, faisant référence à des procédés fantastiques communs, dont certains furent brillamment utilisés par Edgar Rice Burroughs (et même Gustave Le Rouge en France), ou carrément sous l’influence de H.P. Lovecraft, comme si Robert E. Howard n’avait pas réussi à trancher entre son envie de gommer toutes les révérences qu’il souhaitait adresser à son ami et une nécessaire volonté d’écrire ses propres textes.

Les Hommes des Ténèbres” fait office d’introduction au mythe. On y apprécie des dialogues enfiévrés, des moments de transes chamaniques et l’idée de départ consistant à nous faire entrer dans cet univers via les derniers pas d’un survivant d’une légion romaine en terre picte.

Les Rois de la Nuit” est une nouvelle de grande amplitude que l’on ne peut que savourer. L’épopée est tumultueuse, les combats féroces, les descriptions savoureuses, un sens inné de la geste guerrière immerge automatiquement le lecteur en ces temps barbares. Petite cerise sur le gâteau, le débarquement magique dans l’intrigue d’un autre héros de Howard (Kull, roi de Valusie), rajoute de l’intérêt à l’entreprise et renforce l’aspect fantasy d’un récit saisissant (et d’une grande poésie). Incontestablement, Robert E. Howard à son meilleur niveau, renvoyant un siècle d’écrivains pas fichus de rendre la brutalité d’une bataille épique en rase campagne à leurs chères études littéraires. Qui plus est, certaines scènes et faits d’armes nous remettent en mémoire les sagas antiques, démontrant s’il en était besoin la grande culture de Howard sur ces sujets.

A Song of the Race - Un chant de la race” est un poème proposé en version bilingue dont la traduction a choisi d’ignorer le principe des rimes de la langue anglaise pour mieux rester fidèle au sens du texte original. On apprécie certaines images ainsi que la rythmique induite par une lecture à haute voix quasi impérative. Le vers « Bran était assis, immobile, sur le trône des rois » qui revient quasiment sous la même forme en conclusion du poème n’est pas sans éveiller le souvenir d’autres héros mythiques du même écrivain, évidemment.

Les Vers de la Terre” débute par une scène de crucifixion made in Rome à laquelle Bran Mak Morn est forcé d’assister, mais sous la fausse identité d’un émissaire picte et non du roi qu’il est. Il en retire un profond dégoût de la civilisation romaine et se résout illico à faire appel à d’obscures et très anciennes créatures, pour le moins malsaines, qui vont l’aider à abattre le gouverneur militaire des lieux. La vengeance sera à la hauteur de l’outrage, mais en bon sauvage conscient des forces néfastes qu’il n’aurait jamais dû déchaîner, Bran Mak Morn éprouvera quelques regrets du carnage déclenché. D’aspect plus classique, cette nouvelle n’en est pas moins dotée d’une vitalité interne et d’un univers fantastique très riche (sorcière, malédiction, culte païen, créatures inconnues venues des profondeurs, etc). Certains détails (informations, objets) revenant dans d’autres textes ensuite.

L’Homme Noir” fait office de petite respiration sur le sujet des Pictes, car l’aventure met au prise un Gael et des Vikings sur une île inhospitalière. Si l’humidité et le froid des lieux pétrifient par contagion le lecteur, c’est avant tout le contexte géographique ainsi qu’une ancienne statue qui par son influence magique fait office de deus ex machina. On comprendra le pourquoi de la présence de ce texte dans ce recueil après lecture et découvertes de faits étranges que nous n’indiquerons pas sous peine d’en gâcher la compréhension.

La Race Perdue” semble bien être une nouvelle décrivant la fin des tribus pictes dans l’univers de l’écrivain. Un guerrier breton se retrouve prisonnier dans une gigantesque grotte, promis à la mort en l’honneur d’anciennes croyances. Souvenirs des ères glorieuses, le Breton étant courageux, son destin n’est pourtant pas scellé. Le principal intérêt de ce court texte, assez finement écrit, tient principalement dans les liens que les derniers survivants des tribus pictes évoqueront lorsque l’on découvrira les récits du « Petit Peuple ». Comme le soulignera Patrice Louinet, on perçoit bien que dans son cœur et son imaginaire Howard balancera souvent sur ce sujet, ne tranchant pas vraiment entre descendants des Pictes et race maléfique proto humaine, créatrice des mythes elfiques. Mais attention, les elfes de Howard ont plus à voir avec les légendes européennes courantes, ne sont pas des êtres sympathiques et ne ressemblent en rien aux très classieuses et raffinées créatures de Tolkien (pour information).

Untitled Poem - Poème sans titre” est une petite variation fantastique sur « La cloche des Morni ». Un objet fantasmatique destiné à « inviter les morts dans le jour et les vivants dans la nuit ». Six strophes bien conçues et gentiment ambiancées.

La Nuit du Loup” est encore une histoire de Vikings sur fond de guerre civile pour la prise du pouvoir royal. Un prisonnier doit être libéré, mais rien ne pourrait arriver sans l’intervention des Pictes et de leur chef Brulla (ce qui ne leur portera pas spécialement chance malgré leur combat victorieux). Les Pictes y sont d’ailleurs décrits comme une race en situation de déclin dont seule la sauvagerie hors normes est un élément stable du récit.

Cette première partie du recueil sur les Pictes se concluant par un nouveau “Untitled Poem - Poème sans titre” d’une seule strophe où l’on a bien l’impression qu’un souffle autobiographique préside à sa genèse.

On sort de l’ensemble de ces textes épiques avec la sensation d’avoir traversé une période sanglante où la puissance des hommes était transcendée par le sentiment d’appartenance raciale, la recherche d’une grandeur passée étant souvent le moteur central des principaux héros. Il y a incontestablement un souffle stylistique puissant qui émane de l’ensemble, mais aussi une certaine mélancolie tapie derrière chaque mot. Malgré quelques répétitions (mots, phrases) dont on ne sait si elles sont volontaires (afin d’amener un rythme commun à chaque texte) ou tout simplement le résultat des versions brutes nécessitant une petite intervention externe (d’un rédacteur en chef de revue ?), tous les textes sont intéressants et valent d’être connus.

Dans sa brève introduction sur « Le Petit Peuple », Patrice Louinet livre les principales clefs d’analyse à disposition. Il conviendra donc de lire ce court texte avant de s’attaquer aux trois histoires qui vont suivre.

Le Petit Peuple”, “Les Enfants de la Nuit” et “Le Peuple des Ténèbres” ont pour principe commun de proposer un narrateur contemporain.
À partir de cette base, Howard imagine soit un conte fantastique classique situé sur une lande qu’il faut éviter de nuit, soit une histoire de voyage quasi karmique dans le passé, soit un récit d’épouvante sans grande originalité, mais bien ficelé.
On sent évidemment que l’écrivain est souvent sous influence, n’hésitant pas à intégrer une mythologie des Grands Anciens venue d’ailleurs directement dans son intrigue ou par clins d’œil allusifs dans le fil d’une conversation entre deux personnages. Visiblement, “le Petit Peuple” est resté pour Howard un sujet d’interrogation, tant au niveau de l’origine qu’il allait lui donné que sur l’utilisation qu’il pourrait en faire. On peut penser également que le côté « non humain » trop évident ait aussi bloqué l’écrivain, réduisant ces personnages au rôle d’outils fantastiques dans le cadre d’une intrigue dont ils ne seraient que les arguments horrifiques.

La section Appendices propose plusieurs pépites inachevées, des versions de travail, un texte de jeunesse, des synopsis, un poème. Il faut y souligner la présence d’un très beau texte à lire absolument, le dernier, reprenant la même idée de voyage karmique que dans la nouvelle “Les Enfants de la Nuit”. On regrette vraiment que cette aventure n’ait pu être menée à son terme.
À noter aussi que dans la version de travail des “Vers de la Terre”, les principales différences sont dans la suppression d’une bonne quantité de références aux écrits de H. P. Lovecraft, comme si Robert E. Howard avait finalement décidé de point trop en faire sur ces thématiques.

Enfin, deux essais concluent ce fort bel ouvrage. Le premier de Rusty Burke (“Robert E. Howard et les Pictes : Chronologie”) ainsi que le second de Patrice Louinet (“Howard, Bran Mak Morn et les Pictes”) visent à fournir le maximum d’informations sur les Pictes dans l’œuvre de Howard. Ils sont évidemment à réserver aux lecteurs curieux, désireux de presque tout savoir.
Les deux petites pages de “Notes sur les Textes” font partie de ces informations qui ruinent la vie de l’amateur lorsqu’elles sont absentes d’un tel ouvrage, mais on peut se poser la question de savoir si elles n’auraient pas dû être disposées en préambule de chaque texte (pour des questions d’efficacité). C’est bien sûr l’éternelle question que l’on se pose à chaque fois pour ce type d’informations.

Gary Gianni est le brillant illustrateur de ce « Bran Mak Morn - L’Intégrale ». Les dessins au trait étant les plus réussis, deux ou trois autres, visiblement en couleurs à l’origine, souffrent d’un passage au noir et blanc qui noie les détails (on notera ainsi cette différence entre la couverture légèrement recadrée et la même illustration intégrée au recueil, page 133).

Ce très complet volume publié par les éditions Bragelonne mérite tous les éloges -principalement pour Patrice Louinet et son travail de titan évidemment. Il nous offre un Robert E. Howard certes pas surprenant, mais en totale maîtrise de ses moyens et de son souffle épique. De nombreuses heures de lecture que vous ne regretterez pas une seconde sont donc au programme.
Un petit regret de bibliophile, seule une version brochée est disponible, comme pour le « Solomon Kane - L’Intégrale », et l’on regrette que les aléas financiers et commerciaux de l’époque n’aient pu permettre la sortie d’une version reliée à l’image des superbes « Conan » (trois volumes) publiés par le même éditeur.


Titre : Bran Mak Morn - L’Intégrale (Bran Mak Morn - The Last King, 2005)
Auteur : Robert Ervin Howard (1906-1936)
Couverture : Gary Gianni
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Patrice Louinet
Ouvrage dirigé par : Patrice Louinet
Introduction, essais : Patrice Louinet, Rusty Burke
Éditeur : Bragelonne
Collection dirigée par : Stéphane Marsan & Alain Névant
Site Internet : fiche auteur, fiche roman (site éditeur), un site vivement conseillé sur Robert E. Howard : http://nemedie.free.fr
Pages : 491
Format (en cm) : 15,4 x 2,9 x 23,6 (broché)
Dépôt légal : novembre 2009
EAN : 9 782352 943426
ISBN : 978-2-35294-342-6
Prix : 22 €



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Stéphane Pons
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