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Retour sur l’Horizon
Serge Lehman (dir.)
Denoël, Lunes d’encre, anthologie (France), science-fiction, 575 pages, septembre 2009, 25€

Serge Lehman fête avec cet ouvrage le succès de son précédent « Escales sur l’Horizon », les dix ans de la collection Lunes d’encre de Denoël, mais aussi, ainsi qu’il le développe dans sa préface, à la fois savante et d’une lecture fluide, le centenaire de la science-fiction française.

La définition du genre a en effet un siècle, et le présent recueil prouve qu’au contraire d’autres formes littéraires, la SF ne tourne pas en rond, se renouvelle sans cesse, et demeure plus que jamais à l’avant-poste de la réflexion.



Les avenirs, proches ou non, que les auteurs rassemblés ici développent sont pour la plupart noirs, même si l’espoir et la poésie sont loin d’en être absents.

Fabrice Colin n’ouvre pas cette anthologie, avec une lettre d’excuse, “Ce Qui Reste du Réel” : incapable d’écrire un texte longtemps en gestation, car ce texte qu’il n’a pas écrit, un autre le lui a envoyé, et l’avoir lu l’empêche désormais d’en accoucher la moindre ligne. Lehman publie donc à la suite le texte incriminé, colinicide, signé Emmanuel Werner et intitulé “Effondrement Partiel d’un Univers en Deux Jours”. Tous deux se font écho d’une troublante manière, et l’on hésitera longtemps à y voir une double fiction ou pas. Preuve du talent de Colin dans le premier cas (chose dont peu doutent) avec un Werner fictif, étrange et surréaliste histoire sinon.

Le “Tertiaire” d’Éric Holstein, écrit en 2008, préfigure la crise, avec un personnage de trader qui joue tout sur un coup de dés, qu’il croit pipés à son avantage. Mais le monde capitaliste décrit ici est encore plus capitaliste que notre contemporain, tout y est inféodé à l’argent, à la publicité, à l’apparence. Et la chute en est encore plus dure. Le style d’Holstein est très actuel, (sur)chargé de références culturelles technico-vidéo-peoplo-ludiques, qui je le crains vieilliront mal, faisant perdre à la nouvelle une partie de son impact d’ici une décennie. mais aujourd’hui, c’est une sacrée tranche de cynisme qui se dévore.

Catherine Dufour joue sur le même registre avec “Une Fatwa de Mousse de Tramway”, s’attaquant cette fois à la mondialisation, la dématérialisation des rapports et surtout l’effacement de plus en plus clair de l’élément humain. Notamment en cas d’incident nucléaire potentiel, dans une société qui se veut pourtant de plus en plus sûre...

On quitte la Terre avec “Les Fleurs de Troie” de Jean-Claude Dunyach. Nouvelle en deux parties, deux récits de fuite, fuite hors de la société, hors du monde, hors des autres, au plus profond du réseau ou loin en direction des étoiles. Une magnifique histoire d’amour, noyée de larmes, telle que le grand nouvelliste moult fois primé sait en ciseler.

La jeune auteure Maheva Stephan-Bugni propose avec “Pirate” une histoire étrange, dans un univers aseptisé, ultra-règlementé et dictatorial dans la lignée de « 1984 » ou « Brazil » (pour le brin de folie). Et là encore, la délivrance vient de l’imaginaire, de la liberté de pensée, d’un petit bout de papier. Fort agréable.

Laurent Kloetzer s’attaque aux menaces terroristes avec son “Trois Singes”, ou l’interrogatoire d’un ancien agent français d’un service secret, qui déballe, en se foutant des cerveaux de l’autre côté de la vitre sans tain, les détails d’un projet d’épuration ethnique dont il a été le fidèle serviteur jusqu’à sa mise à exécution. Dans un style violent, celui du monologue d’un être désabusé mais sans remords, Laurent Kloetzer rappelle que cette invisible épée de Damoclès est suspendue au-dessus de nous pour encore longtemps, et quand elle s’abattra, il sera trop tard. Un texte très fort, qui captive autant qu’il met mal à l’aise.

La “Lumière Noire” de Thomas Day est presque une novella, avec ses 80 pages. Faisant suite à sa nouvelle parue dans « Escales sur l’Horizon », elle décrit un monde post-apocalyptique, le monde s’étant écroulé dans les années 2022-23 à cause d’un virus informatique qui a détruit tout le réseau, un profit d’une IA, la fameuse Lumière Noire. Day y narre le périple d’un jeune homme, qui apporte à sa tante deux vieux PC non infectés, grâce auxquels elle pourrait détruire l’entité numérique. Un voyage qui rappellera « La Route » de McCarthy, et une atmosphère aussi oppressante où chacun lutte pour sa vie.

Ce n’était peut-être pas la meilleure idée de placer le “Temps mort” d’André Ruellan ensuite. L’écriture d’un romantisme noir prend aux tripes. Cependant, le texte est très bref, on a à peine le temps de s’y plonger qu’on en sort déjà, aussi à moins d’arrêter là sa lecture, il ne laissera pas grand souvenir.

Surtout que l’excellent “Les Trois Livres qu’Absalom Nathan N’Écrira Jamais” de Léo Henry balaie tout ce qu’on aura lu auparavant, ou presque. Dans une société où la créativité artistique est encouragée et encadrée dès le plus jeune âge, un fonctionnaire est chargé de dénicher et d’aider les génies non révélés à accoucher de leur grand œuvre. Absalom Nathan est dans le coma, et le fonctionnaire plonge dans son esprit pour recueillir trois histoires que le citoyen n’a jamais jugé utile d’écrire.
Ces trois textes de fiction/anticipation sont en eux-mêmes magnifiques, poétiques et cruels, et la mise en abîme rajoute le peu qu’il manquait pour que la nouvelle atteigne la perfection. Serge Lehman la voit d’ici peu dans les manuels de littérature française. Avoir décroché le Grand Prix de l’Imaginaire est un premier pas vers cette immortalité.

Retour à du space opera avec le texte de Daylon, le graphiste de talent qui officie chez Denoël et les Moutons Électriques (entre autres). Mais un space opera renouvelé, où l’espace et ses aliens est un décor, une toile de fond pour évoquer les mutations et les permanences de notre société. La fin est hélas un peu abrupte à mon goût, mais cela ne suffira pas à renvoyer l’artiste à ses pinceaux : “Penchés sur le berceau des géants” prouve largement son talent au clavier.

Après Ruellan, un autre monstre sacré de la SF est à l’honneur : Philippe Curval. Plus tout jeune, le maître signe pourtant un conte métaphorique où il mêle un mythe ancien au monde politico-économique de demain. Siegfrid ressuscite dans “Dragonmarx”, et il s’en va pourfendre le monstre capitaliste. Une quarantaine de pages pour réapprendre l’humilité à la nouvelle génération, et rappeler que les anciens sont toujours là.

C’est Jérôme Noirez (qu’on apprécie particulièrement sur la Yozone) qui signe l’autre novella de cette anthologie, avec “Terre de Fraye”. Sur fond de montée des eaux et de mutations génétiques de la faune aquatique (à moins qu’il ne s’agisse d’une invasion alien ?), la fuite d’un surfeur et d’un acteur de kabuki devenu alcoolique avec une étrange créature sauvée des eaux mortelles et de l’assaut de l’armée. Qui sont-ils ? Pourquoi sont-ils sur la terre mourante ? Ont-ils conscience de la cruauté et de la violence tapies au fond de chaque humain, ou presque ?
Pastel sale comme un coucher de soleil de zone industrielle, toxique et saumâtre comme une eau usée rejetée dans un ruisseau transparent, un mélange d’horreur, de désespoir et de déchéance face à une autre culture, incompréhensible, inadmissible au cerveau humain. Beau, sensible, magnifiquement écrit.

David Calvo fait dans le bref avec “Je Vous Prends Tous Un par Un”, exercice de style teinté d’humour. Intéressant, mais là encore la brièveté est un handicap.

Xavier Mauméjean clôt magnifiquement cette anthologie avec “Hilbert Hotel”, déclinaison du problème mathématique de l’hôtel infini. Mettant en scène l’improbable personnel de cet hôtel illimité, il fait se frotter ces gens, sacerdoce clashant contre nécessité, dans une atmosphère totalitaire frénétique qui vient se placer un cran au-dessus du « Days » de James Lovegrove. Cerise finale sur un gâteau aux multiples saveurs.

Un petit dictionnaire des auteurs donnera quelques idées de lecture à qui ne connaît pas l’un ou l’autre, ce qui serait néanmoins surprenant.

En dépit que quelques coquilles à la peau dure, « Retour sur l’Horizon » est un excellent panorama de la SF française de 2009. La preuve que le genre ne s’épuise pas, ne stagne pas, ne se ferme pas. Au contraire.

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Retour sur l’horizon - coquilles, relecture



Titre : Retour sur l’Horizon (nouvelles, anthologie, France)
Sous-titre : Quinze grands récits de science-fiction
Directeur de l’anthologie : Serge Lehman
Auteurs : (par ordre d’apparition) Fabrice Colin & Emmanuel Werner, Éric Holstein, Catherine Dufour, Jean-Claude Dunyach, Maheva Stephan-Bugni, Laurent Kloetzer, Thomas Day, André Ruellan, Léo Henry, Daylon, Philippe Curval, Jérôme Noirez, David Calvo, Xavier Mauméjean
Couverture : Manchu
Éditeur : Denoël
Collection : Lunes d’encre
Site internet : page roman (site éditeur)
Pages : 575
Format (en cm) : 14 x 20,5 x 3,7
Dépôt légal : septembre 2009
ISBN : 978-2-207726055-5
Prix : 25 €



Retrouvez sur la Yozone quelques-unes des œuvres de :
- Fabrice Colin : une interview, Sayonara baby, La malédiction d’Old Haven, Le Maître des dragons, La fin du monde, la BD Tir Nan Og, Le réveil des dieux, les étranges sœurs Wilcox...
- Éric Holstein : au sommaire de 69, et bientôt la chronique de « Petits arrangements avec l’éternité » !
- Catherine Dufour : L’accroissement mathématique du plaisir, Outrage et rébellion, Le goût de l’immortalité, la saga Quand les dieux buvaient...
- Laurent Kloetzer : Le royaume blessé
- Thomas Day : La Cité des crânes, Le trône d’ébène, la maison aux fenêtres de papier...
- Philippe Curval : L’homme qui s’arrêta, Journaux ultimes
- Jérôme Noirez : L’empire invisible, Le Diapason des mots et des misères, Leçons du monde fluctuant, Fleurs de dragon, Le Shogun de l’ombre...


Nicolas Soffray
18 juillet 2010


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