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Importance de ton Regard (L’)
Lionel Davoust
Black Coat Press, Rivière Blanche, Hors Collection, nouvelles, 384 pages, mai 2010, 25€

Le roi Arthur qui refuse de suivre l’ordre établi ; des samouraïs prêts à tout sacrifier face à des chars blindés ; du body-tuning ; un tribunal céleste ; une ville qui vampirise les artistes ; un sourd qui entend l’univers ; un père à la recherche de son enfant ; la réalité des contes de fées, avec marionnette ou petite sirène ; des pêcheurs face à la mer et l’avenir ; un immortel balloté par le destin et les anges...
« L’Importance de ton Regard », c’est tout ça et plus encore.



Lionel Davoust a l’allure même de l’auteur de SF, tendance Roland Wagner / Ayerdhal / Francis Berthelot (soit dans le désordre un combo cheveux longs, petite barbe et front large). Et une fois plongé dans ses écrits, on découvre qu’il n’a rien à envier à ses pairs au niveau de la plume sinon du poil.

Une moitié des nouvelles réunies dans le recueil de Rivière Blanche sont déjà parues, et la plupart remarquées. “L’Île Close” a remporté le prix Imaginales 2009, battant... “Bataille pour un Souvenir”. “L’Impassible Armada” était au sommaire de « Rois et Capitaines ».
Je vous renvoie à sa bibliographie sur son site, pour retrouver les références des anthologies qui l’ont ajouté à leur sommaire.

Commençons par l’atypique : la novella éponyme du recueil, “L’Importance de ton Regard”, le plus long texte présenté ici, nous dépeint un futur proche grisâtre, où le monde a sombré sous la coupe d’un MMORPG (intitulé Unicraft... Vous connaissez ?), au point que presque tout le monde joue, délaissant la vie à l’extérieur, le travail... Au-delà d’un récit prenant, de scènes qui vous tordent les tripes, et d’une critique légère de certaines incohérences des jeux vidéos de ce genre (oui, un rat mutant peut cacher une hallebarde !), Lionel Davoust expose certaines réalités, sur les nouveaux réseaux de connaissances, les relations en ligne, le besoin d’évasion, d’imaginaire dans un monde devenu terne. Bon cela n’est pas sans certains effets pervers. La novella sait nous perdre dans le temps et l’espace, le jeu se refermant comme un piège sur chacun.
Un régal, et qui fait réfléchir sur certaines conséquences (bonnes ou mauvaises) des loisirs numériques.

Quelques textes mettent en évidence l’importance de la mer pour l’auteur, qui habite d’ailleurs sur la côte atlantique. “Never Think of the Perfect Storm” et “Lions et Espadons” évoquent les pêcheurs et la crise actuelle. Elles n’augurent rien de bon sur la gestion des stocks de pêche par le pays, l’Europe et les multinationales. On en vient même à douter que ce soit de l’anticipation, juste une implacable prévision logique.
Le bref “Nous sommes coatl” occupe la même aire géographique, mais s’empare plutôt du folklore breton.

On pourra rattacher la majorité des textes au fantastique, mais ce sera à prendre avec des pincettes, tant Lionel Davoust sait nous surprendre tant dans ses thèmes que leur traitement. Souvent sombres ou caustiques, mais non dépourvus de poésie, comme “Récital pour les Hautes Sphères” qui brocarde l’industrie musicale et son impact sur l’art, ou “Personne ne l’a vraiment dit”, reprise cruellement réaliste d’un conte classique. L’auteur n’hésite pas à saupoudrer le tout d’un peu d’humour, presque pas noir, à l’image du déroutant (c’est le cas de le dire) “Causes de la mort” où St Pierre s’improvise flic des « Experts » et où la vérité et la justice sont parfois conciliables.

J’ai personnellement beaucoup aimé la seule nouvelle très SF du recueil (à l’exception peut-être du court et délicat “Devant”), le truculent et cruellement adolescent “Tuning Jack”. Un avenir proche où les jeunes se tunent, à coups de prothèses et d’opérations plus ou moins légales et risquées. Outre la langue, très “djeun’s”, parfaitement maîtrisée, Lionel Davoust nous sert une étude comportementale fine de la jeunesse et une vision guère reluisante du marché qu’est (déjà de nos jours) l’apparence.

Je termine par, à mon goût, le meilleur (quoique j’aie beaucoup aimé ce qui précède). Je connaissais déjà “L’Impassible Armada” (dont j’ai alors parlé ), mais une seconde lecture n’ôte rien à son charme.
“En Attente de Jugement”, traversant l’Histoire à rebours, est un petit bijou, et un concentré du talent de conteur de Davoust, à l’aise dans le passé comme l’avenir.
Enfin, “L’Île Close” chamboule radicalement notre vision de la Table Ronde, et “Bataille pour un Souvenir” redéfinit avec force la fantasy, dans un univers techno-médiéval où s’affrontent un Empire conquérant soi-disant pacificateur et un petit royaume qui refuse de se faire engloutir et assimiler. Et une magie aussi cruelle que particulière va s’opposer aux chars et aux canons. Un univers qu’on retrouvera dans le roman de l’auteur paru le mois dernier, « La Volonté du Dragon ».

Lionel Davoust nous prouve qu’il est capable tant de talent que d’éclectisme dans ce recueil, que je ne peux que vous encourager à vous procurer. La très belle couverture signée Anne-Claire Payet (qui illustre aussi chez Bragelonne et Milady, notamment) ne gâte rien, bien au contraire.
Aussi commandez-le sans tarder, via le site de l’auteur et la Librairie Critic (si vous le voulez dédicacé, dépêchez-vous) ou sur la page du roman chez Rivière Blanche pour le lire avant de monter complimenter l’auteur cette année à Épinal, du 27 au 30 mai.

Je ne vous dirai rien de la préface ni de la postface, n’ayant pas le tirage final entre les mains (et il me tarde de le découvrir). Juste vous dire que c’est Lionel Davoust qui traduit les nouvelles de Bruce Holland Rogers, aussi les deux hommes se connaissent-ils bien.

Soyez exigeant. Soyez curieux. Soyez au courant. Lisez Lionel Davoust !


Titre : L’Importance de ton Regard (nouvelles)
Titre des nouvelles : (par ordre d’apparition) L’Impassible armada, Tuning Jack, Causes de la mort, Récital pour les hautes sphères, Regarde vers l’ouest, En attente de jugement, Le Joueur dans l’ombre, Personne ne l’a vraiment dit, Inventaire, Bataille pour un souvenir, Never Think of the Perfect Storm, Lions et espadons, Devant, À la manière de, L’Île close, Nous sommes coatl, L’Importance de ton regard, Prière à Aarluk
Auteur : Lionel Davoust
Préface : Stéphane Manfrédo
Postface : Bruce Holland Rogers
Couverture : Anne-Claire Payet
Éditeur : Black Coat Press
Collection : Rivière Blanche, Hors Collection
Site internet : page roman (site éditeur)
Pages : 384
Format (en cm) :
Dépôt légal : mai 2010
ISBN : 978-1-935558-20-0
Prix : 25 € port compris, commande via le site de Rivière Blanche, la librairie Critic ou votre libraire.



Nicolas Soffray
12 mai 2010






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